À Muanda, la question n’est plus seulement celle du pétrole, mais celle du coût supporté par les riverains

Sur la côte du Kongo-Central, les habitants de Muanda vivent depuis des années avec une économie pétrolière qui ne se résume pas aux barils extraits. Elle touche aussi l’air, les sols, les rivières et, au bout de la chaîne, les centres de santé. Dans un pays où la filière pétrolière reste concentrée sur une seule grande entreprise opérant en offshore comme à terre, la transparence environnementale devient un sujet de santé publique autant que de souveraineté économique.

Le Kongo-Central occupe une place stratégique pour la République démocratique du Congo. C’est la province du débouché maritime, avec une bande côtière étroite de 37 kilomètres seulement, et Muanda concentre l’essentiel des installations pétrolières du pays. Dans ce contexte, le débat sur la pollution ne concerne pas une périphérie lointaine. Il touche un espace où coexistent villages, activités portuaires, pêche, services publics et intérêts industriels.

Ce que documente l’enquête, et pourquoi Kinshasa est désormais attendue au tournant

Le 27 juillet 2026, Human Rights Watch a rendu publiques des conclusions sévères sur les activités de Perenco en République démocratique du Congo. L’organisation affirme que les opérations de la compagnie exposent des communautés de Muanda à des risques sanitaires graves. Elle dit s’être fondée sur des entretiens menés en janvier 2026 auprès de 45 personnes, dont des habitants, des travailleurs pétroliers, des responsables publics et des spécialistes de santé et d’environnement, ainsi que sur des images satellites et des vidéos géolocalisées.

Selon cette enquête, les pratiques observées comprennent le torchage de gaz, c’est-à-dire la combustion à l’air libre du gaz associé au pétrole, l’incinération de déchets près de zones habitées, et des déversements provenant de puits et de pipelines vers les sols ou les cours d’eau. HRW indique aussi avoir détecté des épisodes de torchage à cinq sites entre janvier 2025 et mars 2026, dont certains à moins de 80 mètres de logements.

L’ONG ne présente pas ces constats comme un incident isolé. Elle les replace dans une histoire plus longue. Des études indépendantes ont déjà documenté, en 2013 puis en 2025, une contamination importante dans la zone de Muanda, avec exposition à des hydrocarbures, à des métaux lourds et à d’autres composés toxiques. Une précédente enquête soutenue par la société civile congolaise avait déjà relevé des sols fortement pollués et une hausse des cas respiratoires autour des sites pétroliers.

Dans le rapport, un responsable d’hôpital local affirme que les villages proches des infrastructures pétrolières connaissent davantage de maladies respiratoires que les zones sans production. Cette parole compte, parce qu’elle relie l’empreinte industrielle à des effets visibles dans les structures de soins, là où les familles arrivent quand les symptômes ne sont plus abstraits. HRW rapporte aussi des douleurs thoraciques, des nausées et des irritations associées aux fumées de brûlage près d’un site de traitement des déchets.

La demande adressée à l’État congolais est claire : publier sans délai les conclusions provisoires de l’audit environnemental commandé en décembre 2024 et communiquer les données de suivi sur l’air, le sol et l’eau. HRW dit avoir écrit au gouvernement en mai 2026 sans recevoir de réponse. Cette absence d’information est au cœur du dossier. Elle nourrit la défiance locale et empêche de savoir si les mesures correctrices existent, si elles sont appliquées et si elles sont suffisantes.

Un dossier environnemental, mais aussi un test de gouvernance pour la RDC

Le sujet dépasse la seule entreprise visée. À Kinshasa, le gouvernement a déjà reconnu l’existence d’un audit sur Perenco. Le ministère des Hydrocarbures a même confirmé, dans ses propres communications, qu’un cabinet d’audit international avait été mandaté et qu’une task force avait été mise en place. Le même ministère présente Perenco RDC comme le principal opérateur pétrolier du pays, exploitant des champs onshore et offshore le long de la côte.

Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de savoir si une société pollue. Il s’agit aussi de savoir si l’État contrôle, mesure, publie et sanctionne. Dans un secteur aussi sensible, l’absence de calendrier public pour l’audit, ou de résultats intermédiaires accessibles, affaiblit la crédibilité du dispositif réglementaire. Elle laisse les communautés dans l’incertitude, alors même qu’elles vivent au contact direct des installations.

Le dossier éclaire également une tension classique dans les pays producteurs : la promesse de revenus et d’emplois d’un côté, la charge environnementale et sanitaire de l’autre. À Muanda, les bénéfices d’une activité extractive restent difficiles à mesurer pour les ménages ordinaires, tandis que les risques, eux, sont visibles et immédiats. Les pêcheurs, les familles installées près des sites et les centres de santé sont en première ligne. En ville, l’État peut parler de normes. Dans les villages, on respire d’abord ce qui sort des torchères.

Cette question résonne aussi à l’échelle du Kongo-Central, où des élus provinciaux avaient déjà demandé en 2025 l’installation de capteurs de surveillance sur les sites susceptibles d’être pollués et la transmission mensuelle des données par les entreprises concernées. Cette demande montre qu’au niveau local, la société civile et certains responsables politiques cherchent moins à commenter qu’à mesurer. C’est une piste importante. Sans données publiques, le débat reste bloqué entre accusation et dénégation.

Ce que cette affaire dit de l’Afrique centrale, et ce qu’il faudra surveiller ensuite

Dans la région, ce type de controverse s’inscrit dans une évolution plus large : les États producteurs sont de plus en plus sommés de prouver que l’exploitation des ressources ne se fait pas au détriment des populations. En Afrique centrale, cette exigence pèse aussi sur les entreprises, les ministères techniques et les autorités provinciales. Elle est d’autant plus forte que la transition énergétique mondiale met les hydrocarbures sous pression, alors que les pays producteurs cherchent encore à sécuriser leurs recettes.

Pour la RDC, le prochain point d’attention est donc institutionnel. Il concerne la publication de l’audit, la diffusion des données environnementales et la capacité des services de l’État à exiger des correctifs. Si des dépassements sont confirmés, le dossier pourrait devenir un précédent pour d’autres sites extractifs du pays. S’ils ne le sont pas, encore faudra-t-il l’expliquer clairement aux habitants de Muanda, qui vivent déjà avec les conséquences d’une industrie dont les effets ne s’arrêtent pas aux clôtures des concessions.