À Cabo Delgado, la sécurité conditionne plus qu’une province
Dans le nord du Mozambique, la question n’est pas seulement de savoir si les armes se taisent. Il s’agit aussi de savoir si les chantiers peuvent durer, si les familles rentrent chez elles et si le gaz peut vraiment devenir un levier de développement. À Cabo Delgado, sécurité, déplacement des populations et investissements avancent désormais sur la même ligne de fracture.
Cette province reste le cœur des grands projets gaziers du pays, au premier rang desquels Mozambique LNG à Afungi, mais aussi les chantiers Coral Sul, Coral Norte et Rovuma LNG. Dans le même espace, l’insurrection armée entrée en 2017 a continué de bouleverser les équilibres locaux, avec des conséquences qui dépassent Cabo Delgado et touchent l’économie mozambicaine dans son ensemble.
Maputo veut garder un appui militaire européen au-delà de 2026
À Lisbonne, Daniel Chapo a demandé que la mission militaire européenne de formation et d’assistance soit prolongée de deux ans supplémentaires. Le président mozambicain a formulé cette demande au Portugal, pays qui pilote la mission, selon les comptes rendus de la visite officielle menée mi-juillet 2026. Cette séquence diplomatique a aussi servi à remettre sur la table la coopération bilatérale, le Dialogue national inclusif et la Communauté des pays de langue portugaise, la CPLP.
Sur le plan formel, la mission s’appelle EUMAM Mozambique. Elle a commencé le 1er septembre 2024, après l’évolution de l’ancienne mission de formation de l’UE. Le Conseil de l’Union européenne a prolongé son mandat jusqu’au 31 décembre 2026. La décision de mai 2026 précise aussi que l’assistance vise les forces de réaction rapide mozambicaines, leur cycle opérationnel, leur logistique et leur entretien.
Les chiffres officiels donnent une idée de l’ampleur de cet appui. Depuis le lancement d’EUMAM Mozambique, plus de 40 programmes de formation ont été menés avec les Forces armées de défense du Mozambique, les FADM, et 1 200 militaires mozambicains y ont participé. À la date de l’extension décidée en mai, environ 300 soldats suivaient encore des cycles de remise à niveau pour les unités de commandos et de marines.
La reprise de Mozambique LNG a remis la sécurité au centre du jeu
Le calendrier gazier a aussi pesé sur la discussion. Le 29 janvier 2026, TotalEnergies a annoncé la reprise complète des activités de Mozambique LNG à Afungi, après avoir levé la force majeure. Le groupe a indiqué mobiliser plus de 4 000 travailleurs sur le site, dont plus de 3 000 Mozambicains. Cette reprise ne règle pas le fond du problème, mais elle replace Cabo Delgado au centre d’un arbitrage très concret : protéger les chantiers sans détacher la sécurité de la vie quotidienne des habitants.
Le tournant est important pour Maputo, car le gaz est présenté depuis des années comme une source majeure de recettes, d’infrastructures et d’emplois. Mais dans une province où l’économie formelle reste fragile et où beaucoup de familles dépendent encore de la pêche, de l’agriculture et des petits échanges, chaque recrudescence de violence coupe les routes, ralentit les activités et aggrave les déplacements. À ce titre, la sécurité à Cabo Delgado n’est pas un dossier militaire isolé. C’est un dossier social, logistique et budgétaire.
Les données disponibles confirment que la menace n’a pas disparu. ACLED relevait fin octobre 2025 une extension des activités insurgées au-delà des foyers traditionnels du nord de la province, jusqu’à des zones plus au sud et à l’ouest. Le HCR a, lui, signalé en octobre 2025 qu’environ 22 000 personnes avaient fui en une semaine et que, pour la première fois, les 17 districts de Cabo Delgado avaient été directement touchés depuis le début du conflit. MSF rappelait de son côté que plus de 6 000 personnes avaient été tuées depuis octobre 2017 et qu’environ un million avaient été forcées de fuir.
Une équation régionale, entre Europe, Afrique australe et diplomatie lusophone
Le dossier dépasse le strict cadre mozambicain. Le Mozambique appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, et la stabilisation de Cabo Delgado concerne donc aussi les équilibres sécuritaires de l’Afrique australe. À cela s’ajoute une coopération militaire avec le Rwanda, présente sur le terrain depuis 2021, dont le financement a été partiellement réouvert avec un appui européen selon les autorités mozambicaines. Dans ce paysage, l’Europe ne se contente pas d’une posture de soutien lointain ; elle s’inscrit dans une architecture de sécurité déjà composite.
La visite de Daniel Chapo à Lisbonne a aussi rappelé la place particulière de la relation mozambicano-portugaise. Elle reste marquée par l’histoire, mais elle s’exprime aujourd’hui dans des dossiers très contemporains : mobilité, coopération parlementaire, enseignement militaire, investissement et reconstruction. Pour Maputo, le message est clair : l’État veut éviter que Cabo Delgado devienne un territoire durablement séparé du reste du pays par l’insécurité. Pour les habitants, l’enjeu est plus immédiat : vivre sans déplacement forcé, sans interruption des services, et sans que la prospérité gazière ne reste enfermée derrière les clôtures industrielles.
Dans les prochains mois, le vrai test sera double. D’un côté, la revue stratégique annoncée par l’Union européenne pour EUMAM Mozambique en septembre 2026 dira si l’appui actuel est maintenu, modifié ou renforcé. De l’autre, la capacité du gouvernement mozambicain à sécuriser durablement Cabo Delgado, sans créer une économie d’exception autour des seuls sites gaziers, restera la mesure la plus concrète de l’efficacité recherchée.