Dans le nord du Nigeria, une maladie connue des soignants reste largement invisible pour les familles. Le noma peut commencer par une inflammation des gencives, puis détruire rapidement les tissus du visage. Pourtant, détecté tôt, il peut être stoppé avec des antibiotiques, des soins locaux et un soutien nutritionnel.

Une urgence médicale concentrée dans le nord du Nigeria

Le noma touche surtout les enfants âgés de 2 à 6 ans. Il apparaît généralement chez des enfants fragilisés par la malnutrition, les infections répétées et des conditions d’accès limité à l’eau, à l’hygiène et aux soins dentaires.

La maladie n’est pas considérée comme contagieuse. Elle résulte plutôt d’une combinaison de facteurs médicaux et sociaux. Sans prise en charge, l’infection évolue vers une gangrène de la bouche et du visage. Elle peut ensuite atteindre les os, provoquer une déshydratation sévère et entraîner la mort.

L’Organisation mondiale de la santé classe le noma parmi les maladies tropicales négligées. Cette catégorie regroupe des pathologies qui touchent principalement des populations vulnérables et reçoivent encore trop peu de moyens pour la prévention, la surveillance et la recherche.

Au Nigeria, le problème se concentre surtout dans plusieurs États du Nord. Cette région cumule les distances importantes vers les structures spécialisées, les difficultés économiques, la fragilité des services de santé et les conséquences de violences armées qui ont déplacé des populations et perturbé l’accès aux soins.

Des chiffres qui révèlent une réalité longtemps sous-estimée

Une étude publiée en 2026 dans The Lancet Global Health a estimé à 50 782 le nombre de nouveaux cas survenus entre 1999 et 2024 dans 296 collectivités locales réparties sur 12 États du nord du Nigeria. Ce chiffre ne correspond pas à un recensement exhaustif. Il s’agit d’une estimation réalisée à partir des données du Noma Children’s Hospital de Sokoto, le principal centre spécialisé de la région.

Les chercheurs ont travaillé sur les dossiers de 911 patients pris en charge pour des formes aiguës de la maladie. Leur analyse indique aussi une hausse de l’incidence estimée entre 2020 et 2024. Elle est passée de 6,6 cas pour 100 000 habitants en 2020 à 16,6 cas pour 100 000 habitants en 2024 dans la zone étudiée.

Ces résultats doivent être lus avec prudence. Le noma progresse rapidement. De nombreux enfants ne sont jamais diagnostiqués, notamment lorsqu’ils vivent loin d’un centre spécialisé. D’autres meurent avant d’atteindre un hôpital. Les données disponibles peuvent donc sous-estimer l’ampleur réelle du phénomène.

Les dernières estimations mondiales publiées par l’OMS remontent à 1998. Elles évoquaient alors 140 000 nouveaux cas annuels et un taux de létalité pouvant atteindre 90 %. L’organisation précise toutefois que ces chiffres reposent sur une méthodologie ancienne. Elle souligne aussi qu’un traitement précoce réduit fortement le risque de décès.

À Sokoto, la chirurgie arrive souvent après des années d’attente

Le Noma Children’s Hospital de Sokoto accueille des enfants venus de plusieurs États du nord. D’après les données communiquées pour la période 2023-2025, plus de 500 enfants atteints de noma y ont été pris en charge.

Depuis 2014, Médecins sans frontières soutient l’hôpital de Sokoto. Ses équipes participent notamment aux soins médicaux, à la nutrition, à la chirurgie reconstructrice et à l’accompagnement des survivants. Les opérations sont proposées gratuitement aux enfants dont l’état permet de supporter l’intervention.

La chirurgie ne traite pas l’infection initiale. Elle intervient surtout après la phase aiguë, pour reconstruire une partie du visage ou restaurer des fonctions essentielles. Certains survivants ont des difficultés à manger, à parler ou à respirer. Ils peuvent aussi subir une stigmatisation durable et avoir besoin d’un accompagnement psychologique.

Le parcours médical reste long. Plusieurs opérations peuvent être nécessaires. Dans certains cas, les enfants attendent de grandir ou de stabiliser leur état nutritionnel avant de pouvoir être opérés. Cette attente pèse sur les familles, qui doivent parfois voyager pendant des heures ou des jours depuis des zones rurales.

Les retards de diagnostic constituent l’un des principaux obstacles. Les premières lésions peuvent être confondues avec une fièvre, une varicelle, une infection dentaire ou une autre maladie de la peau. Certaines familles consultent d’abord un pharmacien ou un agent de santé de proximité. Or, quelques jours peuvent suffire pour que les tissus soient gravement détruits.

La prévention dépend autant du système de santé que des familles

Les premiers signes doivent déclencher une consultation rapide : inflammation des gencives, douleur dans la bouche, mauvaise haleine persistante, plaie, gonflement du visage ou fièvre associée à une lésion buccale.

La prise en charge précoce repose sur des antibiotiques, le nettoyage des plaies, l’hydratation et une amélioration de l’alimentation. Elle ne nécessite pas toujours une chirurgie lourde. Cette possibilité reste pourtant mal connue dans de nombreuses communautés.

Les campagnes d’information doivent donc viser les parents, mais aussi les agents communautaires, les pharmacies, les centres de santé primaires et les responsables locaux. Dans les zones rurales, ces acteurs sont souvent les premiers à voir les enfants malades.

Le Nigeria ne dispose que de deux hôpitaux spécialisés dans le noma, dont un établissement construit à Abuja en 2023. Cette capacité reste limitée au regard de la superficie du pays et de la concentration des cas dans le Nord. Le renforcement du dépistage local permettrait d’orienter plus tôt les enfants vers les soins.

Un enjeu national, régional et continental

La réponse ne peut pas reposer uniquement sur quelques hôpitaux et des programmes ponctuels de chirurgie. Elle doit intégrer la nutrition infantile, la santé bucco-dentaire, l’eau, l’assainissement et la surveillance épidémiologique dans les services publics.

Cette approche concerne directement la trajectoire sanitaire du Nigeria. Le pays joue aussi un rôle central dans la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Une meilleure détection au Nigeria pourrait alimenter des échanges régionaux sur la formation des soignants, les protocoles de prise en charge et le suivi des survivants.

La reconnaissance du noma comme maladie tropicale négligée par l’OMS en 2023 a renforcé sa visibilité internationale. Elle ne résout toutefois ni le manque de données, ni les difficultés d’accès aux soins. La prochaine étape sera de transformer cette reconnaissance en financement durable, en collecte régulière de données et en services accessibles hors des capitales régionales.

Pour les familles du nord du Nigeria, l’enjeu est immédiat. Il ne s’agit pas seulement de réparer les séquelles d’une maladie dévastatrice. Il faut surtout reconnaître les premiers signes, intervenir avant la destruction des tissus et éviter qu’un enfant ne soit condamné à attendre une opération pendant plusieurs années.