Une présidence tournante qui dit beaucoup de l’état de la CEDEAO
À la CEDEAO, la présidence tournante n’est jamais un simple changement de visage. Elle sert de thermomètre politique. Elle montre qui pèse, qui arbitre et qui porte, au moins pour un temps, les urgences d’une région secouée par la sécurité, les transitions et la fatigue institutionnelle. En juin 2025, c’est finalement le Sierra-Léonais Julius Maada Bio qui a pris la présidence de l’Autorité des chefs d’État et de gouvernement, pour un mandat d’un an, lors de la 67e session ordinaire tenue à Abuja, au Nigeria. Bassirou Diomaye Faye, lui, n’a pas pris les rênes de l’organisation ; il a été mis en avant comme facilitateur dans le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel.
Ce détail compte. Il rappelle que la CEDEAO, communauté de 15 États ouest-africains, avance dans un contexte plus fragmenté qu’avant, avec le retrait acté du Burkina Faso, du Mali et du Niger depuis le 29 janvier 2025. Depuis, l’organisation cherche à préserver la libre circulation, à éviter une rupture totale avec ses anciens membres et à maintenir une capacité d’action sur la sécurité commune.
À Abuja, la région a reconnu l’ampleur de ses propres fractures
Le communiqué final de la session d’Abuja est sans ambiguïté : les dirigeants ont insisté sur la relance de l’intégration régionale, sur la stabilité macroéconomique et sur la nécessité d’accélérer la réponse sécuritaire. Ils ont aussi mandaté la Commission pour poursuivre le dialogue avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger, afin d’organiser une séparation ordonnée tout en limitant les perturbations pour les citoyens et les marchés.
Sur le terrain sécuritaire, le texte place la barre haut. Les chefs d’État ont déploré la lenteur de l’activation de la Force régionale de lutte contre le terrorisme et appelé à mobiliser des ressources internes, sans dépendre uniquement des partenaires extérieurs. Ils ont aussi demandé une meilleure prise en charge des déplacés et des réfugiés, conséquence directe des attaques dans plusieurs pays côtiers et sahéliens. Cette orientation montre que la CEDEAO ne veut plus seulement annoncer des mécanismes ; elle veut les rendre opérationnels.
Le message vaut également pour l’économie. Les chefs d’État ont salué des perspectives jugées encourageantes, mais ils ont rappelé la vulnérabilité des économies ouest-africaines face aux chocs externes, aux barrières commerciales et aux tensions sur l’énergie. Ils ont aussi réaffirmé le lien avec la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, qui doit permettre de relier davantage les marchés régionaux aux échanges panafricains.
Le Sénégal, médiateur utile, mais pas maître du jeu
Le cas sénégalais éclaire la méthode choisie par la CEDEAO. Bassirou Diomaye Faye a été salué par l’organisation pour ses efforts diplomatiques aux côtés du Togolais Faure Gnassingbé dans le dialogue avec les États de l’AES. En clair, Dakar n’a pas obtenu la présidence tournante, mais a gagné une place visible dans la médiation régionale. Pour un président arrivé au pouvoir en avril 2024, cette fonction confirme l’image d’un chef d’État recherchant le compromis sans rompre avec les lignes de fermeté sur les principes institutionnels.
Cette posture répond à un besoin précis. La CEDEAO doit parler aux capitales qui restent dans le cadre communautaire, mais aussi à celles qui s’en éloignent. Le Sénégal, pays côtier voisin du Mali et carrefour entre le golfe de Guinée et le Sahel, a une utilité particulière dans ce travail d’équilibre. Son intérêt est double : préserver les échanges qui alimentent ses marchés et éviter que la crise politique au Sahel ne se transforme en fracture commerciale durable à l’ouest du continent.
La portée régionale est claire. La présidence de Julius Maada Bio, à partir de juin 2025, et la place accordée à Bassirou Diomaye Faye dans les dossiers de médiation montrent que la CEDEAO cherche moins un chef qu’un partage de tâches. D’un côté, un cap politique assumé par la Sierra Leone. De l’autre, des relais diplomatiques pour contenir la désunion et protéger les acquis les plus concrets : circulation, commerce, coopération sécuritaire et crédibilité de l’institution. La prochaine séquence à surveiller est celle des décisions sur la Force régionale, sur le suivi du dossier AES et sur les mécanismes de financement autonome, tous inscrits au cœur des discussions de l’organisation en 2025 et repris dans son agenda 2026 à Freetown.
Au fond, la question n’est pas seulement de savoir qui préside la CEDEAO. Elle est de savoir si l’organisation peut encore produire de la confiance dans une sous-région où les menaces sécuritaires, les transitions politiques et les attentes économiques avancent plus vite que les compromis institutionnels. C’est là que se joue, aujourd’hui, une part décisive de l’avenir ouest-africain.