Quand un partenariat se renforce, les doutes ne disparaissent pas
À Rabat, la diplomatie avance vite. À Paris, l’embarras aussi. La France a désormais affiché un soutien explicite à la position marocaine sur le Sahara occidental, tandis qu’une nouvelle enquête relance le soupçon d’une surveillance numérique visant des responsables français par les services marocains. Les deux dossiers ne se confondent pas, mais ils se répondent. Et c’est précisément ce croisement qui gêne l’exécutif français.
Le Maroc, État d’Afrique du Nord dont la capitale est Rabat, est un partenaire central pour la France sur les plans sécuritaire, migratoire et économique. Depuis octobre 2024, les deux pays ont même élevé leur relation au rang de « partenariat d’exception renforcé ». Dans le même mouvement, Paris a entériné une ligne plus favorable à Rabat sur le Sahara occidental, un territoire que le droit de l’Union européenne continue pourtant de traiter comme distinct du Maroc.
Ce que montre l’enquête sur Pegasus
Le 16 juillet 2026, un consortium coordonné par Forbidden Stories a publié de nouveaux éléments sur l’usage du logiciel espion Pegasus par le Maroc. Selon ces révélations, un ancien agent de la DGST, les services de renseignement intérieur marocains, a décrit un dispositif de surveillance actif depuis 2017 contre des journalistes, des opposants, des défenseurs des droits humains et des responsables étrangers. L’enquête s’appuie aussi sur des documents judiciaires, des données techniques et plusieurs témoignages concordants.
Les journalistes qui ont conduit ces investigations affirment que des traces techniques relevées par l’ANSSI, l’agence française chargée de la sécurité des systèmes d’information, montrent une compromission sur les téléphones de plusieurs ministres ou anciens ministres français. Les noms cités comprennent notamment Florence Parly, Jean-Michel Blanquer, François de Rugy et Sébastien Lecornu. L’enquête indique aussi que le numéro d’Emmanuel Macron figurait parmi les cibles potentielles attribuées au client marocain du logiciel, sans qu’une preuve publique ait été rendue sur une éventuelle compromission effective du téléphone présidentiel.
Rabat conteste depuis 2021 toute acquisition ou utilisation de Pegasus. Mais la nouvelle publication fragilise cette ligne de défense, car elle combine un témoignage interne, des éléments techniques et des documents attribués à NSO Group, l’éditeur israélien du logiciel. À ce stade, la seule certitude politique est ailleurs : l’affaire n’a pas disparu. Elle revient au moment même où Paris et Rabat cherchent à afficher une relation apaisée et plus dense.
Le Sahara occidental, ligne rouge diplomatique et ligne de fracture juridique
Le dossier devient plus sensible encore parce qu’il touche au Sahara occidental. Le 30 juillet 2024, dans un courrier adressé au roi Mohammed VI, Emmanuel Macron a écrit que « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Quelques mois plus tard, lors de sa visite d’État au Maroc, l’Élysée a confirmé cette orientation dans une déclaration bilatérale sur un « partenariat d’exception renforcé ».
Cette position française reste néanmoins en tension avec la jurisprudence européenne. La Cour de justice de l’Union européenne rappelle que le Sahara occidental est un territoire séparé et distinct du Maroc au sens du droit de l’Union, et que l’application d’accords à ce territoire suppose le consentement du peuple du Sahara occidental. Autrement dit, Paris a choisi une lecture politique favorable à Rabat, mais cette lecture ne fait pas disparaître les contraintes juridiques européennes.
Dans ce contexte, la question n’est pas seulement morale. Elle est institutionnelle. Une puissance qui réaffirme son soutien à un partenaire soupçonné d’avoir ciblé son chef de l’État et plusieurs ministres prend un risque de crédibilité. Pour la France, cela fragilise le discours sur la confiance stratégique. Pour le Maroc, cela alimente une controverse déjà ancienne sur les moyens employés par ses services de sécurité.
Ce que cela change pour Rabat, Paris et la région
Au Maroc, l’effet est double. Sur le plan interne, ces accusations nourrissent le débat sur les pratiques de surveillance et sur la place des appareils sécuritaires dans la vie politique. Sur le plan extérieur, elles exposent Rabat à un coût réputationnel au moment où le royaume cherche à consolider ses partenariats européens et à défendre sa lecture du dossier saharien. La ligne officielle reste le démenti, mais elle ne suffit plus à éteindre la controverse.
En France, l’enjeu est plus large qu’un simple incident diplomatique. Si des membres du gouvernement ont bien été ciblés, le sujet touche à la sécurité de l’exécutif, à la protection du secret d’État et à la capacité du pouvoir à traiter un partenaire comme un allié sans minimiser les risques. La commission rogatoire ouverte à Paris se heurte, selon les éléments publiés, au refus de coopération des autorités marocaines. Cette impasse nourrit le soupçon et prolonge l’affaire.
À l’échelle régionale, le dossier rappelle aussi que les batailles diplomatiques africaines se jouent désormais autant dans les capitales que dans les réseaux numériques. Le Sahara occidental reste l’un des points de tension les plus sensibles du Maghreb, entre Rabat, Alger et les mécanismes onusiens. Dans ce paysage, chaque geste français est scruté. Chaque révélation sur Pegasus aussi. La portée continentale tient là : une relation bilatérale se transforme en test de confiance sur la souveraineté, la cybersécurité et la cohérence des positions européennes face aux contentieux africains.
Le dossier ne se refermera pas rapidement. Il faudra suivre la suite de la procédure à Paris, l’attitude de Rabat face aux demandes judiciaires, et l’évolution de la ligne française sur le Sahara occidental. C’est désormais un seul et même faisceau de questions. Et il pèse bien au-delà d’un téléphone soupçonné d’avoir été visé.