Un dossier médical unique entre dans le quotidien des Tunisiens

En Tunisie, la santé numérique quitte peu à peu les annonces générales pour entrer dans des usages concrets. Pour un patient, cela change beaucoup. Retrouver ses examens, vérifier un rendez-vous, suivre un traitement ou centraliser les dossiers des enfants devient plus simple quand les informations circulent enfin dans un même espace sécurisé.

C’est dans ce cadre que le ministère tunisien de la Santé prépare le lancement de Sahetna.tn, le portail national du dossier médical citoyen. La plateforme doit permettre aux citoyens de consulter leur parcours de soins, d’accéder à leurs rendez-vous et de gérer leurs dossiers médicaux depuis un espace numérique unifié. Le portail a été annoncé comme étant dans sa phase finale de déploiement technique après une validation et un audit de sécurité examinés lors du comité de pilotage du 10 juin 2026, selon la presse tunisienne et les canaux institutionnels de la santé publique.

Le projet s’appuie sur l’identifiant national de santé, ou INS, un code unique attribué à chaque patient. Là encore, l’enjeu dépasse le confort de navigation. Un identifiant unique évite la duplication des dossiers, limite les erreurs entre établissements et rend plus fluide le suivi médical, surtout lorsque le patient change d’hôpital ou de région. Le ministère a indiqué devant le Conseil national des régions et des districts, le 22 juin 2026, que plus de 15 000 identifiants avaient déjà été attribués et que la généralisation devait être achevée avant la fin de l’année 2026. Des tests ont déjà commencé dans plusieurs structures publiques, avec une première expérimentation de déclaration numérique des naissances et d’attribution automatique de l’INS aux nouveau-nés.

Ce que change l’INS pour l’hôpital public et pour les familles

La Tunisie ne part pas de zéro. Depuis plusieurs années, le pays avance sur la numérisation des services publics. Le registre national des entreprises a, lui aussi, accéléré sa dématérialisation totale au début de l’été 2026. Dans le secteur sanitaire, la logique est similaire : faire circuler l’information plus vite, réduire les files d’attente, mieux coordonner les structures et alléger les démarches administratives. Cette dynamique traduit une même volonté de l’État tunisien : rapprocher le service public du citoyen par le numérique.

Mais la portée sanitaire est plus sensible encore. Dans les hôpitaux publics, la fragmentation des données reste un frein majeur en Afrique comme ailleurs. L’Organisation mondiale de la santé souligne que la qualité des données, l’interopérabilité et la gouvernance des systèmes d’information conditionnent la continuité des soins et la surveillance épidémiologique. L’OMS Afrique ajoute que la fragmentation des bases et le manque d’interopérabilité limitent encore l’usage efficace des données de santé sur le continent. Autrement dit, un portail comme Sahetna.tn ne vaut pas seulement par son interface, mais par sa capacité à relier les structures entre elles.

Pour les familles, l’intérêt est immédiat. Un parent pourra, en principe, suivre plus facilement les soins d’un enfant. Pour les médecins, l’intérêt est clinique. Un dossier unifié réduit les pertes d’information entre deux consultations. Pour l’administration, c’est aussi un outil de pilotage. Quand les dossiers sont mieux structurés, les responsables hospitaliers peuvent mieux mesurer les besoins, anticiper les ruptures de prise en charge et planifier les ressources. Cette promesse reste toutefois liée à la qualité du déploiement, à la sécurité des accès et à la formation des personnels.

La question de la confiance sera centrale. Le ministère a mis en avant un espace sécurisé, et l’audit de sécurité mentionné en juin 2026 va dans ce sens. Mais dans un système de santé où les attentes sont fortes, une plateforme ne sera adoptée durablement que si elle est stable, compréhensible et utile dès les premiers mois. Les patients, eux, jugeront surtout sur des critères simples : accès rapide, informations fiables, et continuité réelle entre les établissements.

Un signal régional pour le Maghreb et, au-delà, pour l’Afrique

La Tunisie s’inscrit dans un mouvement plus large en Afrique du Nord. L’Algérie a engagé le déploiement de son dossier médical électronique à l’échelle nationale. Le Maroc avance de son côté sur la feuille de soins électronique, avec une phase pilote lancée à Kénitra au printemps 2026. L’Égypte, pour sa part, a déjà nourri un écosystème de services de prise de rendez-vous et de consultation en ligne autour de plateformes privées. La région expérimente donc plusieurs chemins vers le même objectif : mieux organiser la santé par la donnée.

Cette convergence est importante pour l’espace maghrébin, où les systèmes publics restent souvent cloisonnés. Dans le cas tunisien, l’enjeu est aussi institutionnel. Le pays cherche à moderniser ses services dans un contexte de pression sur l’hôpital public, d’attente sociale forte et de transformation progressive des outils administratifs. À l’échelle de l’Union africaine et de l’Organisation mondiale de la santé, la direction est claire : plus de pays adoptent des stratégies de santé numérique, tandis que les standards d’interopérabilité deviennent un sujet de gouvernance à part entière.

Pour la Tunisie, la prochaine étape sera moins politique que pratique. Il faudra voir si Sahetna.tn fonctionne sans rupture dans les hôpitaux publics, si l’INS devient réellement universel avant la fin de 2026, et si la déclaration numérique des naissances s’étend au-delà des phases pilotes. C’est là que se jouera la crédibilité du projet : non pas dans l’annonce d’un portail, mais dans sa capacité à faire gagner du temps, à sécuriser les données et à améliorer la prise en charge, du centre hospitalier universitaire jusqu’aux structures de proximité.