Une facture extérieure qui pèse sur l’économie tunisienne
Quand les importations progressent plus vite que les exportations, le problème ne se limite pas à une ligne de comptabilité. En Tunisie, cela se traduit par une pression directe sur les réserves de change, sur le financement extérieur et, à terme, sur la capacité des entreprises à investir. Sur les huit premiers mois de 2026, le déficit commercial des marchandises a atteint 17,8538 milliards de dinars tunisiens, contre 14,639 milliards un an plus tôt. L’Institut national de la statistique indique aussi 44,6716 milliards de dinars d’exportations et 62,5254 milliards de dinars d’importations sur la période.
Ce chiffre s’inscrit dans une trajectoire déjà connue des milieux économiques tunisiens : une économie ouverte, très dépendante de ses achats de biens intermédiaires, d’énergie et d’équipement, et fortement exposée aux variations des prix internationaux. Le déficit commercial s’accroît donc plus vite dès que la facture énergétique grimpe ou que la demande intérieure repose davantage sur les importations que sur la production locale.
Ce que disent les chiffres publiés à Tunis
Les données de l’INS montrent que la dégradation vient d’abord de l’augmentation des importations, en hausse de 11,6 % sur un an. Elles ont été tirées par les produits énergétiques, les produits alimentaires, les biens d’équipement, les biens de consommation, ainsi que les matières premières et demi-produits. Dans le même temps, les exportations ont progressé de 8 %, grâce aux industries mécaniques et électriques, aux industries agroalimentaires et à l’énergie.
Mais cette progression ne suffit pas à compenser les reculs enregistrés dans des secteurs encore stratégiques. L’INS note une baisse des exportations dans les mines, phosphates et dérivés, à -12 %, ainsi que dans le textile, l’habillement et les cuirs, à -4,8 %. Pour la Tunisie, ces deux branches comptent au-delà de leur poids statistique. Elles renvoient à l’emploi industriel, aux chaînes logistiques et à la compétitivité d’un tissu productif qui doit se moderniser sans perdre de terrain face à la concurrence régionale et asiatique.
L’autre signal important concerne la composition des échanges. Les exportations tunisiennes vers l’Union européenne restent dominantes, avec 70,2 % du total, tandis que l’UE pèse 45,1 % des importations. Ce lien structurel avec le marché européen donne des débouchés, mais il expose aussi l’économie tunisienne aux cycles de la demande européenne, aux normes techniques et aux tensions sur les coûts de production.
Une dépendance extérieure qui dépasse le seul commerce
Le déficit commercial ne se lit pas isolément. Il s’ajoute à des contraintes de financement extérieur persistantes. La Commission européenne rappelle dans un document de 2026 que les discussions avec le Fonds monétaire international n’ont pas abouti depuis le programme envisagé en 2022, le pays n’ayant pas engagé les réformes préalables attendues par l’institution. Le même document souligne que l’Union européenne conditionne une éventuelle nouvelle assistance macrofinancière à l’existence d’un programme du FMI.
Dans le même temps, la croissance tunisienne reste modérée. L’INS a publié une progression du produit intérieur brut de 2,3 % au deuxième trimestre 2026, après 2,6 % au premier trimestre. Cette évolution montre une économie qui avance, mais sans élan suffisant pour absorber durablement le choc d’un commerce extérieur déséquilibré. Autrement dit, la reprise existe, mais elle ne transforme pas encore la structure des échanges.
Cette fragilité a des effets concrets. Pour l’État, elle complique la gestion des importations essentielles, notamment l’énergie. Pour les entreprises, elle renchérit les intrants et brouille la visibilité sur les coûts. Pour les ménages, elle entretient la pression sur les prix de produits importés ou dépendants de chaînes d’approvisionnement étrangères. Le déficit commercial devient alors un sujet de pouvoir d’achat autant qu’un sujet macroéconomique.
Ce que cela dit de la Tunisie dans son environnement régional
La Tunisie ne se pense pas seulement à l’échelle de l’Union européenne. Elle appartient aussi à l’Union du Maghreb arabe, une organisation créée en 1989 par l’Algérie, la Libye, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie, avec l’ambition d’un espace économique maghrébin plus intégré. Sur le papier, ce cadre régional pourrait aider à réduire certains coûts de commerce et à fluidifier les échanges. Dans les faits, l’UMA reste largement sous-exploitée.
Pour Tunis, l’enjeu est donc double. Il faut d’un côté consolider les exportations à plus forte valeur ajoutée, notamment dans les industries mécaniques, électriques et agroalimentaires. Il faut de l’autre réduire la vulnérabilité énergétique et la dépendance aux biens importés qui servent à produire localement. Sans cela, la balance commerciale restera sensible aux moindres variations du marché mondial, y compris lorsque la demande intérieure repart.
Le signal envoyé au continent est clair. Une économie nord-africaine bien insérée dans les chaînes de valeur mondiales peut aussi devenir fragile si sa base productive ne suit pas. La Tunisie illustre ce paradoxe : elle exporte, elle produit, elle reste connectée à l’Europe, mais elle paie encore cher sa dépendance aux importations stratégiques. Les prochains mois diront si la hausse des exportations observée à l’été 2026 n’est qu’un sursaut ou le début d’un rééquilibrage plus durable.