Un négociant qui s’intéresse à un gisement ne garantit ni un contrat d’achat ni une usine sur place. Pour les pays d’Afrique centrale et de l’Est, la question est donc moins de savoir qui regarde leurs minerais que de déterminer ce que ces partenariats peuvent réellement apporter aux économies locales.

Une piste commerciale, pas encore un accord

Le 29 octobre 2026, Mark Kristoff, fondateur et directeur général de Traxys, a déclaré que son groupe évaluait des possibilités en Afrique de l’Est, en Afrique centrale et dans d’autres régions. Le négociant s’intéresse notamment au tantale, au tungstène et au nickel. Il n’a annoncé ni implantation dans ces zones ni contrat d’approvisionnement.

Traxys est déjà présent en Afrique du Sud et au Zimbabwe. L’entreprise étend aussi son réseau ailleurs : elle a ouvert un bureau à Tachkent, en Ouzbékistan, et développe ses activités au Moyen-Orient. Ces démarches montrent une recherche de nouveaux débouchés et de fournisseurs. Elles ne préjugent pas de la part qui reviendra aux producteurs africains.

Les minerais cités ont des usages industriels variés. Le tantale entre notamment dans la fabrication de composants électroniques, le tungstène dans des outils et équipements résistants, et le nickel dans l’acier inoxydable et certaines batteries. Leur importance stratégique attire des gouvernements et des entreprises désireux de diversifier leurs approvisionnements.

Des producteurs majeurs, dans des contextes différents

La République démocratique du Congo (RDC), dont la capitale est Kinshasa, et le Rwanda figurent parmi les producteurs de tantale. Les données de l’US Geological Survey pour 2024 placent le Rwanda au troisième rang mondial, avec environ 15 % de la production, et signalent aussi son poids dans la production de tungstène. Les chiffres publiés pour la RDC ont fait l’objet d’une révision ultérieure par l’organisme américain : mieux vaut éviter de reprendre sans précision une part exacte de 51 % comme si elle était incontestable.

Ces statistiques décrivent une production enregistrée; elles ne disent pas, à elles seules, d’où provient chaque lot exporté ni quel acheteur le recevra. Dans la région des Grands Lacs, les enjeux de traçabilité sont particulièrement sensibles. Des minerais peuvent emprunter des circuits transfrontaliers, et les conflits dans l’est de la RDC compliquent le contrôle de leur origine. Les affirmations sur des flux particuliers doivent donc être documentées et attribuées.

Le nickel obéit à une géographie différente. Le mentionner parmi les pistes commerciales de Traxys ne signifie pas que les pays ciblés disposent tous de gisements exploitables ou d’une production adaptée aux besoins du groupe. Une perspective d’approvisionnement dépend aussi de la qualité du minerai, des infrastructures, de la réglementation et de la capacité à assurer des livraisons régulières.

Vendre davantage ne signifie pas transformer davantage

La demande de nouveaux fournisseurs s’inscrit dans une compétition mondiale pour sécuriser les matières premières. Plusieurs États cherchent à réduire leur dépendance à des chaînes de transformation concentrées, notamment en Chine. Les États-Unis développent également une réserve stratégique de minerais critiques et ont sollicité des négociants, dont Traxys, pour contribuer à son approvisionnement.

Pour les pays producteurs, attirer un acheteur peut élargir les débouchés et renforcer leur pouvoir de négociation. Mais le commerce du minerai brut et sa transformation sont deux activités distinctes. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estime que l’Afrique représente 10,6 % des exportations mondiales de minerais bruts et semi-transformés. Selon son analyse, ces ventes restent largement composées de matières non transformées ou seulement partiellement traitées.

La différence compte dans la répartition des revenus. Une vente de minerai peut procurer des recettes à l’exportation, des taxes et des emplois miniers. La transformation locale peut, elle, créer d’autres activités et compétences. Elle exige toutefois de l’énergie fiable, des infrastructures, des capitaux, des technologies et un accès aux marchés. Sans ces conditions, la proximité des gisements ne suffit pas à rendre une usine rentable.

Les effets varient aussi selon les acteurs et les territoires. L’État peut chercher à accroître les recettes fiscales et à faire respecter ses règles d’exportation. Les entreprises minières et les négociants s’intéressent à la disponibilité, au prix et à la conformité des matières. Les travailleurs et les communautés vivant près des sites dépendent davantage de l’emploi, des services et des retombées locales. Les régions éloignées des mines ne bénéficient pas automatiquement des nouveaux contrats.

La traçabilité, condition de confiance

Traxys indique appliquer des procédures de diligence raisonnable pour les minerais provenant de zones touchées par des conflits ou considérées à haut risque. Cette vérification doit permettre d’évaluer l’origine des minerais et les risques associés aux fournisseurs. Dans la pratique, son efficacité dépend de la qualité des données, des contrôles sur le terrain et de la capacité à suivre les lots tout au long de la chaîne commerciale.

Pour la RDC et ses voisins, cette exigence touche à la fois la réputation des exportateurs, l’accès aux marchés et la lutte contre les circuits illicites. Elle ne devrait pas conduire à assimiler toute production régionale à un risque. Elle appelle plutôt des contrôles précis, transparents et appliqués sans discrimination entre producteurs.

Le prochain enjeu : les conditions des partenariats

La déclaration de Traxys témoigne d’un intérêt commercial, pas d’un investissement déjà acquis. La suite dépendra des négociations avec les autorités et les entreprises locales, des règles minières nationales, des garanties de traçabilité et des infrastructures disponibles. Aucun calendrier de projet africain n’a été annoncé.

À l’échelle continentale, le débat rejoint les objectifs de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à faciliter les échanges entre pays africains, et les stratégies nationales de transformation des ressources. Reste à savoir si les nouvelles chaînes d’approvisionnement créeront des capacités industrielles sur le continent ou si elles renforceront surtout l’exportation de matières peu transformées. Ce sont les contrats, les investissements annoncés et leur mise en œuvre qui permettront d’en juger.

Sources de vérification : compte rendu de la déclaration de Mark Kristoff, données de l’USGS sur les minerais du Rwanda, Mineral Commodity Summaries 2026 de l’USGS et analyse de l’OCDE sur les minerais critiques en Afrique.