En Libye, la direction de la Banque centrale ne relève pas d’un simple changement de personnel. Elle touche au cœur des équilibres politiques : l’institution gère les recettes pétrolières, les réserves en devises et les paiements de l’État. La prestation de serment de Fauzi Abokhzam intervient donc dans un pays où l’unité financière reste aussi disputée que l’autorité politique.
Une nomination validée à Sebha, un serment à Benghazi
Le mercredi 4 novembre 2026, Fauzi Abokhzam a prêté serment devant le président de la Chambre des représentants, Al-Salehin Abdelnabi, au siège du Parlement à Benghazi. Cette cérémonie a officialisé son installation après le vote des députés, tenu deux jours plus tôt à Sebha, dans le sud du pays.
Selon l’agence de presse libyenne LANA et le média libyen Al-Wasat, 78 députés sur les 90 présents ont approuvé sa nomination et accepté la démission de son prédécesseur, Naji Issa. La Chambre des représentants avait, dans un premier temps, accepté cette démission à titre provisoire le 22 octobre. Abokhzam avait alors pris les fonctions par intérim. Le conseil d’administration de la Banque centrale a confirmé sa prise de fonction à cette date. Le compte rendu du vote parlementaire publié par LANA, le récit de la prestation de serment par Al-Wasat et le communiqué de la Banque centrale concordent sur les principales étapes.
La succession de décisions — intérim, vote formel, serment — distingue l’entrée en fonctions de sa confirmation parlementaire. Elle ne suffit toutefois pas à établir, à elle seule, un consensus politique plus large sur la gouvernance de la banque. La démission d’Issa, selon le compte rendu d’Al-Wasat, avait été acceptée par le Parlement le 2 novembre. Le passage de relais clôt ainsi une séquence institutionnelle tendue, sans résoudre les divisions qui entourent les institutions nationales.
Une banque au centre du partage des ressources
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye reste divisée entre des autorités rivales. Le gouvernement basé à Tripoli exerce son pouvoir dans l’ouest, tandis que des institutions installées dans l’est, dont la Chambre des représentants, s’appuient sur des forces liées au maréchal Khalifa Haftar. Les lignes d’autorité et les alliances ont évolué au fil des années ; présenter le pays comme deux blocs parfaitement homogènes masquerait cette complexité.
La Banque centrale est un enjeu majeur parce que les exportations de pétrole alimentent l’essentiel des revenus publics. L’institution intervient dans la gestion des devises, les paiements et le financement des dépenses de l’État. Son gouverneur se trouve donc au croisement de décisions qui affectent les administrations, les entreprises et les ménages, notamment lorsque les tensions perturbent l’accès aux devises ou le versement des dépenses publiques.
Un rapport du groupe d’experts des Nations unies publié en 2024 documentait déjà les difficultés de réunification de la Banque centrale : intégration des systèmes de paiement, rapprochement des bilans, harmonisation des comptes et contrôle des dépenses. Il rappelait aussi que le conflit sur la direction de l’institution avait alors interrompu les progrès techniques de réunification. Ce précédent éclaire les enjeux actuels, mais ne prouve pas que les mêmes tensions se reproduiront. Le rapport des Nations unies sur les difficultés de gouvernance et de réunification financière décrit ces obstacles.
La continuité des services, premier test concret
Pour les Libyens, l’importance de cette nomination se mesurera moins aux cérémonies qu’au fonctionnement quotidien des services bancaires. Une direction reconnue et opérationnelle peut faciliter les paiements entre les différentes régions. À l’inverse, une contestation durable ou des décisions budgétaires concurrentes risqueraient d’accentuer l’incertitude pour les banques, les entreprises importatrices et les salariés qui dépendent des versements publics.
Les effets ne sont pas identiques pour tous. Les administrations et les acteurs du secteur pétrolier suivent de près la circulation des recettes et les dépenses d’investissement. Les entreprises, en particulier celles qui importent des biens, dépendent de l’accès aux devises et de la prévisibilité des paiements. Pour les ménages, les enjeux sont plus immédiats : disponibilité des liquidités, salaires et prix des produits importés. Ces conséquences dépendront des décisions économiques et de leur application ; elles ne découlent pas automatiquement du seul changement de gouverneur.
Le conseil d’administration de la Banque centrale a annoncé, après la prise de fonctions d’Abokhzam, la reconstitution du comité de politique monétaire et la création de comités chargés de la gouvernance, des risques et des nominations. Ces mesures visent l’organisation interne et la supervision. Leur portée dépendra de leur mise en œuvre, de la régularité des travaux de la banque et de la coopération entre ses différentes composantes. Le communiqué officiel du conseil détaille ces changements internes.
Un signal régional à suivre
La transition intéresse aussi les partenaires de la Libye en Afrique du Nord et les institutions continentales. Les perturbations budgétaires ou financières dans un grand pays producteur d’hydrocarbures peuvent peser sur les échanges, les investissements et la mobilité régionale. L’Union africaine et les mécanismes diplomatiques régionaux suivent donc l’évolution des institutions libyennes, même si la portée concrète de ce changement dépend d’abord des rapports de force nationaux.
La prochaine étape décisive sera de vérifier si l’autorité d’Abokhzam est acceptée au-delà du vote de la Chambre des représentants et si la banque peut poursuivre ses opérations sans interruption. Le conseil a confirmé son entrée en fonctions au 22 octobre, tandis que la prestation de serment du 4 novembre en a complété la formalisation parlementaire. Reste à savoir si cette transition aidera à consolider une gestion financière commune, ou si elle ouvrira une nouvelle phase de contestation autour du contrôle des recettes et des dépenses.