Une rentabilité apparente, puis une facture réglementaire

À Lomé, les comptes bancaires n’ont pas seulement été jugés sur les revenus engrangés. Ils l’ont aussi été sur la qualité réelle des créances, c’est-à-dire sur la capacité des emprunteurs à rembourser. Et c’est là que le secteur bancaire togolais a été rattrapé par une vérité comptable brutale : une activité en hausse ne protège pas d’une perte nette quand les provisions explosent.

Le Togo se situe dans l’Union monétaire ouest-africaine, l’UMOA, un espace de huit pays qui partagent la même monnaie et la même surveillance prudentielle bancaire. Cette supervision est exercée par la Commission bancaire de l’UMOA, appuyée par la BCEAO, la banque centrale régionale. Dans cet ensemble, la place togolaise a été la seule à clôturer l’exercice 2025 dans le rouge.

Le rapport annuel 2025 de la Commission bancaire, publié en août 2026, montre pourtant une activité commerciale solide. Le produit net bancaire du Togo a progressé de 10,8 %, à 233,8 milliards FCFA, et le résultat brut d’exploitation a bondi de 19,2 %, à 82,6 milliards FCFA. Autrement dit, les banques ont bien produit du chiffre d’affaires. Mais ce gain a été absorbé par le coût du risque.

La mécanique du choc : les créances restructurées

Le point de bascule se trouve dans les créances restructurées. Ce sont des prêts dont les conditions ont été renégociées, souvent parce que l’emprunteur ne pouvait plus suivre le calendrier initial. Dès lors, la réglementation impose de les classer dans les créances en souffrance et de les provisionner progressivement. Cette discipline n’est pas un détail technique : elle protège la solidité du système bancaire.

Au Togo, ce poste a changé d’échelle en un an. Les créances restructurées sont passées de 17,4 milliards FCFA à 143,4 milliards FCFA, soit une hausse de 723,8 %. Dans le même temps, les créances douteuses et litigieuses ont reculé de 40,1 %, mais sans compenser le choc. Au total, les créances en souffrance brutes ont atteint 314,3 milliards FCFA, en hausse de 62,3 %. Rapportées aux crédits bruts, elles représentent environ 12 %, contre 9,1 % en moyenne dans l’UMOA.

Le résultat net de la place togolaise s’est donc établi à -20,5 milliards FCFA en 2025, après un bénéfice de 47,3 milliards un an plus tôt et de 44 milliards en 2023. Les dotations nettes aux provisions pour risques ont été multipliées par cinq, de 19,1 à 96,9 milliards FCFA. C’est cette charge qui a fait basculer les comptes dans le rouge, malgré une activité encore dynamique.

Le rapport confirme aussi que le Togo est la seule des huit places de l’Union à afficher une perte sur l’exercice 2025. Les bénéfices cumulés des établissements togolais ont certes progressé de 5,1 %, à 54,2 milliards FCFA, mais les pertes cumulées ont bondi de 4,3 à 74,7 milliards FCFA. Le contraste dit tout : une partie du secteur reste rentable, mais quelques établissements portent désormais l’essentiel de la douleur.

Un contrôle plus strict, des banques sous pression

Cette dérive n’est pas seulement financière. Elle reflète aussi un durcissement du contrôle prudentiel. La Commission bancaire a constaté, lors de vérifications sur place, que certaines créances avaient été maintenues artificiellement dans le portefeuille sain, en attendant un hypothétique remboursement. Le superviseur a exigé leur déclassement. Quand ces dossiers sont enfin sortis des comptes sains, la perte a été immédiatement visible.

Le même rapport fait état de 40 injonctions prononcées en 2025 par la Commission bancaire, contre 20 un an plus tôt. Cinq visaient des banques togolaises, ce qui place le pays au deuxième rang de l’Union derrière la Côte d’Ivoire. Trois établissements togolais ont aussi écopé d’un blâme, et trois d’une sanction pécuniaire. La supervision régionale s’est donc montrée plus ferme, au moment même où plusieurs banques de la zone devaient corriger des faiblesses accumulées.

Le contexte réglementaire explique cette sévérité. Depuis la décision de décembre 2023, le capital social minimum des banques de l’UMOA doit passer de 10 à 20 milliards FCFA, avec une période de mise en conformité qui court jusqu’au 31 décembre 2026. L’objectif est clair : renforcer la résilience des banques face aux chocs et réduire le risque de fragilité prolongée.

Les données du Fonds monétaire international vont dans le même sens. Dans sa revue du programme togolais, l’institution souligne que des vulnérabilités subsistent dans le secteur financier, malgré les progrès engagés sur la recapitalisation d’une banque publique. Le FMI mentionne aussi des violations persistantes de normes prudentielles par trois banques, ce qui confirme que le dossier ne se limite pas à une anomalie comptable ponctuelle.

Ce que cela change pour l’économie togolaise

Pour les dirigeants bancaires, le message est simple : la croissance du produit bancaire ne suffit plus à masquer les retards de traitement du risque. Pour les clients, la conséquence peut être plus concrète encore : une banque qui provisionne massivement devient plus prudente, sélectionne davantage les dossiers et réduit parfois l’offre de crédit. Dans un pays où le financement bancaire reste central pour les entreprises formelles, l’effet peut se propager au tissu économique entier.

Le rapport met aussi en lumière une tension entre banques. Les créances en souffrance sur les opérations interbancaires ont atteint 12,2 milliards FCFA, contre 6 millions FCFA auparavant. Cela signifie qu’un établissement de la place n’a pas honoré ses engagements envers ses consœurs. Ce type de signal pèse sur la confiance, qui est la matière première du système bancaire.

Un autre indicateur mérite attention : les capitaux propres de la place togolaise ont reculé de 6,1 %. Ce n’est pas seulement une ligne de bilan. C’est la capacité future des banques à absorber les chocs, à financer l’économie et à respecter les normes de solvabilité. Dans un contexte où l’UMOA exige davantage de fonds propres, ce recul oblige les acteurs togolais à accélérer les ajustements.

La concentration du déficit ajoute un dernier élément d’analyse. Les quatre banques systémiques du Togo affichent à elles seules un déficit de 44,4 milliards FCFA, alors que la place entière perd 20,5 milliards FCFA. Cela signifie qu’en dehors de ces grands établissements, le reste du secteur reste bénéficiaire. Le problème n’est donc pas une panne générale, mais une fragilité concentrée au cœur du système.

À l’échelle régionale, le cas togolais rappelle une réalité souvent sous-estimée en Afrique de l’Ouest : un secteur bancaire peut afficher de bons résultats commerciaux tout en cachant une dégradation prudente mais profonde de ses actifs. Pour la BCEAO et la Commission bancaire, la question n’est plus seulement de surveiller la rentabilité. Il faut maintenant mesurer la vitesse à laquelle les banques de l’UMOA purgent leurs créances restructurées, renforcent leurs fonds propres et absorbent les anciennes zones d’ombre de leurs bilans.