À Monrovia, un lieu associé à la mobilisation des femmes pour la paix porte désormais une autre demande : que les responsables présumés des crimes commis pendant les guerres civiles répondent devant la justice. Plus de vingt ans après l’accord qui a mis fin au conflit, les survivantes et les familles attendent encore un mécanisme judiciaire opérationnel.
Des collectifs de femmes se sont réunis pendant deux jours au marché aux poissons de la capitale libérienne. Elles ont jeûné et prié pour attirer l’attention du public et des parlementaires sur les retards entourant la création d’une Cour pour les crimes de guerre et les crimes économiques. La mobilisation et ses détails sont rapportés par la matière disponible ; ils n’ont pas été confirmés séparément par les sources consultées.
Un symbole de paix devenu lieu de revendication
Le marché rappelle la mobilisation de 2003, lorsque des Libériennes s’étaient rassemblées pour réclamer la fin des combats. Cette histoire donne à la nouvelle initiative une portée particulière : les participantes reprennent un espace associé à la recherche de la paix pour demander que celle-ci s’accompagne de justice.
Esther Davis Yango, directrice de l’organisation féminine Wongosol, a expliqué que la mobilisation ne répondait pas à un retour de la guerre. Elle visait, selon ses propos rapportés, les retards pris dans la mise en place de la juridiction. Les femmes demandent que les survivants soient entendus et puissent obtenir réparation.
Cette revendication s’inscrit dans un long processus national. Les deux guerres civiles libériennes, qui se sont déroulées entre 1989 et 2003, ont laissé de profondes séquelles. La Commission vérité et réconciliation, créée en 2005, a remis son rapport final en 2009. Elle a formulé plus de 200 recommandations, dont la création d’un tribunal chargé des crimes graves commis pendant les crises.
Un projet préparé, mais pas encore une cour
Il faut distinguer les étapes institutionnelles. En mai 2024, le président Joseph Boakai a créé par décret un bureau chargé de préparer une future Cour des crimes de guerre et économiques. Ce bureau, appelé OWECC-L, a pour mission de concevoir les mécanismes juridiques et pratiques nécessaires. Son existence ne signifie pas que la cour elle-même fonctionne.
Le gouvernement a transmis des projets de loi à la législature en mai 2026. Ils prévoient notamment la création d’une juridiction spécialisée. D’après les informations officielles disponibles et le suivi de la société civile, les textes demeurent soumis à l’examen parlementaire. La mobilisation des femmes intervient donc alors que le dossier a avancé sur le plan administratif, mais qu’une décision législative reste nécessaire.
Ce délai nourrit la frustration des victimes. Une cour ne garantit pas, à elle seule, des réparations ou des condamnations : il faudra des enquêteurs, des moyens, des règles protégeant les témoins et une procédure équitable. Mais sans base légale adoptée, ces étapes ne peuvent pas aboutir. Les débats devront aussi préciser le traitement des crimes économiques, ainsi que les garanties d’indépendance et de représentation des victimes.
La justice attendue par des communautés différentes
Les conséquences des violences ne se résument pas aux personnes susceptibles d’être jugées. Les survivants ont besoin de reconnaissance, de réparation et d’un accès sûr à la procédure. Pour les femmes, la prise en compte des violences sexuelles et des obstacles à la participation est déterminante. Les besoins peuvent aussi varier entre Monrovia et les régions, où les distances, les ressources et l’accès aux services juridiques compliquent les démarches.
La justice transitionnelle désigne les mécanismes qu’un pays met en place pour traiter les violations commises lors d’un conflit ou d’une période de répression. Au Liberia, elle ne se limite pas au tribunal projeté : les recommandations de la Commission vérité et réconciliation restent plus larges. Des organisations de défense des droits soulignent notamment l’importance de consulter les victimes et les communautés affectées avant d’arrêter le cadre définitif.
La question est également politique. Les textes doivent passer par une législature nationale où l’examen des responsabilités passées peut susciter des résistances. Le défi consiste à faire avancer le dossier sans présumer de la culpabilité de personnes qui devront, le cas échéant, être jugées selon des règles régulières et avec la possibilité de se défendre.
Un enjeu pour l’Afrique de l’Ouest
Le Liberia est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La portée régionale du dossier tient moins à une procédure de la CEDEAO qu’à la manière dont un pays de la région tente de concilier paix, institutions nationales et poursuites pour des crimes anciens. Le cas libérien rappelle aussi que la fin des combats ne règle pas automatiquement la question des responsabilités.
Le précédent du tribunal spécial pour la Sierra Leone, qui a jugé l’ancien président libérien Charles Taylor pour des crimes liés au conflit sierra-léonais, montre que des mécanismes judiciaires peuvent dépasser les frontières nationales. Le projet actuel suit toutefois une autre voie : celle d’une cour établie au Liberia. Son efficacité dépendra de son indépendance, de ses moyens et de la confiance que lui accorderont les habitants.
Pour l’heure, le point concret à surveiller est l’examen des projets de loi par les parlementaires. La mobilisation au marché aux poissons remet une pression publique sur ce calendrier. Elle rappelle aussi que les femmes, déjà présentes dans les efforts de paix de 2003, continuent de peser dans le débat sur la reconstruction politique du pays. Pour les survivants, l’enjeu n’est pas seulement de voir une institution annoncée, mais de savoir quand elle pourra entendre leurs témoignages et selon quelles garanties.
Sources consultées : Nations unies au Liberia sur la justice et le calendrier institutionnel ; ministère libérien de l’Information sur la transmission des projets de loi ; Human Rights Watch sur les garanties et la participation des victimes ; Institute for Security Studies sur la justice transitionnelle au Liberia ; OWECC-L sur le statut juridique de la cour proposée.