Un pays qui produit plus qu’il ne consomme

À Dodoma, la question n’est plus seulement de savoir comment éclairer les foyers tanzaniens. Elle devient aussi stratégique : que faire d’une électricité devenue abondante, alors que les voisins cherchent eux aussi à sécuriser leur approvisionnement ? Avec la montée en puissance du barrage Julius Nyerere, la Tanzanie change de posture. Elle ne se présente plus uniquement comme un pays en rattrapage, mais comme un futur acteur de l’échange régional d’énergie.

Ce basculement s’inscrit dans une dynamique plus large de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe. La Tanzanie appartient à l’Eastern Africa Power Pool, le marché électrique régional d’Afrique de l’Est, et au Southern African Power Pool, l’espace d’échanges de l’Afrique australe. Ces cadres ne sont pas décoratifs. Ils servent à mutualiser les excédents, renforcer la stabilité des réseaux et rendre possibles des ventes transfrontalières lorsque les interconnexions sont prêtes.

Le barrage Julius Nyerere change l’équation

Le cœur de ce nouveau rapport de force est le Julius Nyerere Hydropower Project, construit sur le fleuve Rufiji, à environ 350 kilomètres de Dar es Salaam. Les sources officielles tanzaniennes lui attribuent une capacité installée de 2 115 MW. TANESCO indique aussi que la centrale a commencé à injecter de l’électricité dans le réseau national à partir de février 2024, avant la montée progressive des unités suivantes.

Le gouvernement tanzanien soutient désormais que la capacité totale de production du pays atteint 4 646 MW, pour une demande de pointe de 2 271 MW. L’arithmétique est claire : il resterait donc un surplus théorique de 2 375 MW. Cette marge n’est pas encore de l’électricité exportée partout et tout de suite. Mais elle donne au pays une profondeur nouvelle, surtout après des années où la priorité était d’abord de combler le déficit interne.

La mise en service du barrage a aussi une portée industrielle. Le gouvernement présente cette production abondante comme un appui à l’industrialisation, à l’électrification des ménages et à l’attractivité des zones économiques. Dans le même temps, TANESCO rappelle que l’expansion du réseau de transport reste décisive pour acheminer cette énergie vers les zones de consommation et vers les frontières. Une capacité installée sans lignes adaptées ne devient pas une puissance commerciale.

Kenya, Zambie, Burundi et RDC à l’affût

Les premiers pays cités dans la course à l’électricité tanzanienne sont le Kenya et la Zambie. Le ministre tanzanien de l’Énergie a indiqué que Dar es Salaam avait déjà conclu un accord avec Lusaka pour la vente d’électricité, et qu’un mécanisme de coopération existait avec Nairobi pour des achats et ventes selon les besoins de chacun. Ces échanges s’inscrivent dans des relations électriques déjà anciennes entre voisins, mais ils prennent une autre dimension avec l’arrivée du surplus tanzanien.

Le Burundi et la République démocratique du Congo figurent aussi parmi les marchés potentiels évoqués. Pour le Burundi, l’intérêt tient à la possibilité de diversifier les importations et d’améliorer la sécurité d’approvisionnement. Pour la RDC, la logique est plus large : le pays reste marqué par un fort déficit d’accès et par la faiblesse de certains réseaux régionaux, malgré son immense potentiel hydroélectrique. Dans les deux cas, la Tanzanie peut devenir un fournisseur utile, à condition que les interconnexions suivent.

Le marché régional ne se limite pas à des annonces. La ligne Tanzanie–Zambie, souvent appelée TAZA, doit justement permettre d’acheminer l’électricité vers le sud. Du côté kényan, les autorités ont confirmé qu’un accord de wheeling, c’est-à-dire de transport d’électricité sur un réseau tiers, sert déjà de base technique à certaines transactions régionales. Autrement dit, le commerce existe, mais il dépend encore de maillons physiques et réglementaires.

Ce que cela change pour la Tanzanie

Pour la Tanzanie, l’enjeu est double. D’abord, satisfaire une demande intérieure qui croît avec l’urbanisation, les transports, les équipements publics et les industries. Ensuite, transformer un surplus théorique en recettes réelles. Dans une économie qui veut accélérer sa production manufacturière, l’électricité n’est pas seulement un service public. Elle devient un facteur de compétitivité, surtout pour les secteurs gourmands en énergie.

Mais le calcul politique reste délicat. La priorité nationale ne peut pas être sacrifiée à l’exportation. Le pouvoir tanzanien doit donc arbitrer entre trois impératifs : la fiabilité du réseau intérieur, l’accès des ménages et des petites entreprises, et l’ambition de vendre au-delà des frontières. C’est dans cet équilibre que se jouera la crédibilité du nouveau statut énergétique du pays.

L’autre défi est financier. Le barrage Julius Nyerere a été construit avec des fonds publics tanzaniens, et les infrastructures de transport ont elles aussi un coût élevé. Pour rentabiliser cet investissement, les ventes d’électricité doivent être régulières, contractualisées et techniquement livrables. C’est là que la diplomatie énergétique devient centrale : un accord signé ne vaut que si le réseau suit, si les postes de transformation sont prêts et si les lignes d’interconnexion tiennent la charge.

Une portée régionale et continentale

Cette évolution tanzanienne dépasse les frontières de l’Afrique de l’Est. Elle illustre une tendance plus large sur le continent : les États qui disposent d’un excédent temporaire ou structurel cherchent à le monétiser, pendant que d’autres sécurisent leurs importations pour éviter les coupures et accompagner la croissance. L’électricité devient ainsi un outil d’intégration africaine, au même titre que les routes, les ports ou les corridors ferroviaires.

Dans ce contexte, la Tanzanie gagne en poids dans la Communauté d’Afrique de l’Est et dans les mécanismes d’échanges électriques du continent. Mais cette montée en puissance n’est pas automatique. Elle dépendra de la finalisation des interconnexions, de la capacité de TANESCO à gérer la production et la distribution, et de la solidité des accords commerciaux avec les États voisins. Le signal est néanmoins fort : à Dodoma, l’électricité n’est plus seulement une question de service public. Elle devient un instrument de puissance économique régionale.