Quand le patrimoine algérien prend la route de Montréal

Un tambour de terre cuite, une poésie chantée et des voix autochtones du Québec. Le nouveau projet de Sidi Bémol part de là. Il ne cherche pas l’effet de collection. Il tente plutôt de faire dialoguer des mémoires musicales qui portent, chacune à leur manière, la langue, la terre et la transmission.

Pour un public algérien, l’enjeu dépasse la simple sortie d’album. Il touche à une question plus large : comment faire vivre des formes anciennes sans les figer ? Comment donner à des traditions populaires, comme le melhoun et le guellal, une résonance contemporaine sans les déraciner ? C’est précisément le pari de Guellal Montréal, présenté comme le treizième album de Hocine Boukella, connu sous le nom de scène Sidi Bémol.

Un musicien algérien, une trajectoire bâtie hors des cadres

Né à Alger en 1957 et grandi à Belcourt, Hocine Boukella appartient à cette génération d’artistes algériens qui ont construit leur langage loin des catégories fermées. Ses études de biologie à Bab Ezzouar, puis son départ pour Paris en 1985 pour un doctorat en génétique des populations, racontent déjà un détour. L’art a fini par prendre le dessus, sans effacer la science ni le dessin, deux autres dimensions de son parcours. Sa discographie, documentée par RFI Instrumental, montre une ligne constante : mêler rock, blues, chaâbi, kabyle, gnawa et écritures d’auteur.

Cette liberté n’est pas une pose. Elle a pris corps dès les années 1990, avec un répertoire qui a souvent déplacé les repères habituels de la musique algérienne en diaspora. Dans ce parcours, le retour au melhoun n’a rien d’un repli. C’est plutôt une remontée vers une source. En Algérie, la poésie melhoun demeure une composante forte de la culture orale. La Radio algérienne rappelle régulièrement son ancrage dans la mémoire collective et son rôle dans la transmission des récits sociaux et historiques.

Le guellal, le melhoun et l’écho autochtone

Le cœur du projet se lit dans son titre. Le guellal est l’une des percussions emblématiques de l’Ouest algérien. Il accompagne depuis longtemps les musiques rurales et populaires de l’Oranie, où il dialogue avec la gasba et les formes chantées du bédoui. Le melhoun, lui, renvoie à une poésie populaire chantée, savante dans sa forme, accessible dans sa langue, et profondément ancrée dans la vie sociale. Le projet les rassemble pour les faire entrer en résonance avec des écritures autochtones du Québec.

Sur ce point, l’inspiration québécoise n’est pas décorative. Deux noms structurent l’album : Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine. La première est une figure majeure de la culture innue au Québec, poète, traductrice et passeuse de mémoire. La seconde, originaire de Pessamit, est une poète et écrivaine innue dont le travail insiste sur la langue, le territoire et les droits des Premiers Peuples. Leurs biographies, disponibles sur des institutions québécoises et sur leur site officiel, confirment l’importance de ces voix dans la vie littéraire et culturelle du Québec.

Le geste de Sidi Bémol repose sur une intuition simple : certaines traditions se reconnaissent par la place qu’elles donnent à la parole, à la terre et à la mémoire. L’artiste dit avoir retrouvé, dans les textes innus, une émotion proche de celle du melhoun et de la poésie berbère. Cette comparaison ne gomme pas les différences historiques. Elle met en avant une proximité de rythme intérieur : une manière de chanter la survie, la continuité et l’attachement au vivant.

Une sortie d’album, mais aussi une lecture politique de la culture

Le concert de lancement prévu au Cabaret Sauvage à Paris le 25 septembre 2026 donne au projet une visibilité européenne, mais le centre de gravité reste algérien. Dans un contexte où la musique algérienne circule largement par la diaspora, ce type de proposition rappelle que l’innovation ne vient pas seulement des circuits commerciaux. Elle naît aussi dans la relecture des héritages populaires. Le site du Cabaret Sauvage annonce le concert et précise que l’artiste y dévoilera les titres de son nouvel album, présenté comme inspiré par la poésie amérindienne et porté par le son du guellal.

L’album compte douze titres, dont des morceaux en arabe, kabyle, français et anglais. Cette pluralité linguistique n’est pas un hasard. Elle reflète la condition d’un artiste algérien installé entre plusieurs espaces culturels, mais qui continue de penser son pays comme matrice esthétique. Pour l’Algérie, ce type de création a une portée concrète : il valorise des formes patrimoniales souvent associées au passé, tout en leur donnant une circulation internationale. Il rappelle aussi que la modernité musicale algérienne ne se résume ni au raï, ni au chaâbi, ni au rock. Elle est un carrefour.

La portée est également régionale. En Afrique du Nord, les répertoires de poésie chantée, les percussions vernaculaires et les langues minorées jouent souvent le même rôle : conserver la mémoire là où les archives écrites ont été fragiles, incomplètes ou disputées. En mettant en regard le melhoun algérien et des écritures innues, Sidi Bémol participe à une conversation plus large sur la circulation Sud-Sud des patrimoines et sur la capacité des artistes du continent à dialoguer avec d’autres peuples autochtones sans passer par le filtre des centres culturels dominants.

Ce que cette sortie dit de l’Algérie culturelle d’aujourd’hui

Au fond, Guellal Montréal ne raconte pas seulement une rencontre entre l’Algérie et le Québec. Il dit quelque chose de la scène algérienne elle-même : sa capacité à se projeter loin tout en revenant à ses matériaux les plus anciens. Le disque a été précédé par plusieurs titres, dont « Les Menottes », « Chicoutimiya » et « Trop de Boulot », ce qui montre une préparation progressive du projet. Un livre de paroles, traductions et partitions accompagne aussi la sortie, signe que l’œuvre veut rester lisible, transmissible et réutilisable par d’autres musiciens ou chercheurs.

La suite sera à suivre dans les mois qui viennent : dates en France, en Belgique, projet de tournée en Algérie annoncé pour février 2027, puis retour au Canada à l’automne. Pour le public algérien, le sujet n’est pas seulement celui d’un artiste de diaspora qui se produit à Paris. C’est celui d’un musicien qui rappelle que les traditions d’Oranie, de Kabylie et du melhoun ne sont pas des reliques. Elles restent des matières vivantes, capables de voyager, de se transformer et de parler à d’autres peuples sans perdre leur accent.