Pour un habitant d’une ville éthiopienne, changer d’opérateur peut désormais signifier davantage de choix. Mais cette concurrence reste inégale : la couverture ne touche pas encore toute la population et l’arrivée d’un troisième opérateur tarde. Quatre ans après le lancement commercial de Safaricom Ethiopia, l’ouverture du marché se mesure donc autant au nombre de clients qu’aux règles du jeu.
Une ouverture amorcée, mais encore inachevée
Le tournant remonte à 2018, lorsque le gouvernement a engagé la réforme d’un secteur jusque-là dominé par Ethio Telecom. La loi de 2019 a ensuite créé l’Ethiopian Communications Authority (ECA), le régulateur chargé notamment d’encadrer les licences et la concurrence. Safaricom a obtenu sa licence nationale en 2021 et a commencé à vendre ses services en octobre 2022.
Cette libéralisation dépasse les frontières éthiopiennes. Addis-Abeba est le siège de l’Union africaine, tandis que l’Éthiopie participe à l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Des réseaux plus accessibles peuvent faciliter les échanges et les services numériques transfrontaliers. L’IGAD travaille aussi à une stratégie régionale de commerce numérique, où la connectivité constitue un préalable.
Pourtant, la troisième licence nationale promise n’a pas suivi le même calendrier. La mise aux enchères organisée en 2023 n’a pas attiré de candidats. L’ECA a ensuite consulté les acteurs sur une nouvelle licence, dite « License B », sans que l’entrée d’un troisième opérateur soit concrétisée dans les éléments disponibles. L’épisode rappelle qu’une réforme réglementaire ne garantit pas, à elle seule, l’arrivée d’investisseurs.
Une croissance rapide, des écarts de couverture
Au 31 mars 2026, Safaricom Ethiopia déclarait 13,6 millions de clients actifs sur une période de 90 jours, dont 10,4 millions d’utilisateurs de données mobiles. M-Pesa, son service de paiement mobile, comptait 5,2 millions de clients actifs et s’appuyait sur environ 70 000 commerçants. L’opérateur a également annoncé 15,9 milliards de birrs de revenus de services pour son exercice clos en mars, soit une hausse de 130,9 % sur un an.
Ces chiffres proviennent des résultats communiqués par l’entreprise. Une présentation financière de Safaricom recoupe les principaux indicateurs de clientèle, de réseau et de M-Pesa. En septembre 2026, l’opérateur a annoncé avoir dépassé 15 millions d’abonnés actifs sur 90 jours et disposer de plus de 3 500 sites, couvrant près de 60 % de la population. Ces données sont des annonces de l’entreprise, et non une mesure indépendante de la qualité de service.
La progression ne signifie pas que l’accès est uniforme. Une couverture nationale proche de 60 % laisse des zones hors réseau ou moins bien desservies. Les habitants des centres urbains peuvent profiter plus tôt des nouvelles offres. Dans les régions rurales, les distances, le coût des équipements et le déploiement des antennes pèsent davantage. L’accès aux smartphones limite aussi l’usage d’Internet mobile, même lorsqu’un signal est disponible.
Safaricom indique avoir mobilisé 2,6 milliards de dollars pour son activité éthiopienne à fin mars 2026 et vise l’équilibre opérationnel avant intérêts, impôts, dépréciations et amortissements durant l’exercice 2026-2027. L’investissement reste important, mais l’ambition initiale de bâtir jusqu’à 12 000 sites en dix ans a été revue à la baisse, tout comme les dépenses prévues sur cinq ans. La rentabilité dépendra donc de la croissance des usages et de la capacité à étendre le réseau sans creuser durablement les pertes.
Sécurité et règles de concurrence au cœur du débat
Les difficultés de déploiement ne sont pas seulement financières. Safaricom a expliqué que l’insécurité et les restrictions d’accès dans certaines zones avaient ralenti l’installation d’équipements et l’acquisition de clients. En mai 2024, son directeur général de l’époque évoquait 500 tours dans la région d’Amhara, où des restrictions limitaient alors l’accès aux données. Le rapport annuel de l’entreprise pour 2024-2025 a également signalé des zones inaccessibles pour des raisons de sécurité. Les contraintes de transport en Oromia ont, elles aussi, affecté les opérations.
La dépréciation du birr représente un autre obstacle. Une partie des équipements, des engagements financiers et des paiements aux fournisseurs est libellée en devises étrangères. Quand la monnaie locale perd de sa valeur, les coûts d’expansion augmentent en birrs et les pertes de change peuvent peser sur les comptes. Ces effets concernent l’opérateur, mais aussi indirectement les clients si les coûts freinent l’extension ou l’amélioration du réseau.
La question de l’équité concurrentielle reste également ouverte. Dans son évaluation du marché publiée en 2025, la Banque mondiale décrit des asymétries liées à la position historique d’Ethio Telecom. Elle relève notamment des pratiques tarifaires et des risques de traitement préférentiel dans certains paiements publics, ainsi que des restrictions d’accès rapportées pour des applications de Safaricom, dont M-Pesa. Le rapport appelle à des investigations des autorités : ces préoccupations doivent donc être examinées par le régulateur, plutôt que présentées comme des conclusions judiciaires établies.
La même évaluation souligne toutefois que la concurrence a accompagné une expansion du marché et une baisse des prix des télécommunications. L’enjeu n’est pas de nier les progrès d’Ethio Telecom, qui a aussi investi et développé ses services, mais de garantir que les opérateurs soient soumis à des règles transparentes. Cela concerne les tarifs d’interconnexion, l’accès aux infrastructures et la gestion du domaine Internet national « .et », dont Safaricom a demandé qu’elle relève d’un organe neutre.
Le prochain test : transformer le choix en accès réel
Pour les consommateurs, l’ouverture du marché ne se résume pas à la présence d’un nouvel opérateur. Elle se juge au prix des forfaits, à la fiabilité du réseau, à la possibilité d’utiliser les paiements mobiles et à la couverture hors des grands centres. Les commerçants et les petites entreprises peuvent bénéficier de nouveaux services numériques, mais seulement si leurs clients disposent d’une connexion et d’un téléphone compatibles.
À l’échelle de la Corne de l’Afrique, l’Éthiopie illustre une question plus large : comment ouvrir des secteurs stratégiques sans laisser les avantages se concentrer dans les villes ou entre quelques acteurs ? La prochaine étape dépendra des décisions de l’ECA sur la troisième licence et de sa capacité à faire respecter des conditions équitables. Pour l’heure, Safaricom a rapidement gagné des clients, mais la concurrence éthiopienne reste structurée autour de deux opérateurs et d’un régulateur appelé à démontrer son efficacité.