Quand les minerais dictent la géopolitique

Dans plusieurs capitales africaines, le même constat revient avec insistance : le sous-sol attire des capitaux, mais la valeur quitte encore trop souvent le continent. Le cuivre, le cobalt, le lithium, le nickel, le graphite ou les terres rares sont devenus des actifs stratégiques, parce qu’ils alimentent les batteries, les véhicules électriques, les équipements numériques et une partie de l’industrie de défense. L’Afrique concentre environ 30 % des réserves mondiales de minerais critiques, selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique et l’Agence internationale de l’énergie. Pourtant, la transformation locale reste limitée.

Ce déséquilibre explique la bataille d’influence qui se joue autour de l’Afrique. Elle ne prend pas la forme d’un face-à-face militaire. Elle passe par les mines, les chemins de fer, les ports, les prêts, les prises de participation et les contrats d’achat à long terme. Pékin et Washington avancent avec des méthodes différentes, mais un objectif voisin : sécuriser des chaînes d’approvisionnement moins dépendantes des autres et plus proches de leurs industries.

Une compétition installée de longue date

La présence chinoise dans les minerais africains ne date pas d’hier. En Zambie, China Nonferrous Mining Corporation affirme être implantée depuis les années 1990 et se présente aujourd’hui comme un acteur intégré du cuivre et du cobalt, avec des activités en Zambie et en République démocratique du Congo. Son groupe mère dit piloter des mines, du traitement et de la métallurgie à partir de ces deux pays. Cette logique d’intégration verticale est au cœur de la stratégie chinoise : exploiter, transformer, transporter, puis vendre.

Cette montée en puissance s’inscrit aussi dans une histoire politique plus large. La politique chinoise dite du « Go Out », lancée à la fin des années 1990, puis le Forum sur la coopération sino-africaine, créé en 2000, ont offert un cadre aux entreprises et aux banques publiques chinoises pour prendre position sur le continent. En Afrique australe et centrale, cette stratégie s’est appuyée sur les gisements de cuivre et de cobalt de la ceinture cuprifère, entre Zambie et RDC, deux pays devenus centraux dans les marchés des métaux de transition.

Washington a longtemps laissé le terrain aux groupes privés. Mais l’État américain est désormais plus visible. La DFC, l’institution publique de financement du développement des États-Unis, a approuvé en juillet 2025 de nouveaux investissements destinés à renforcer les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques en Afrique subsaharienne. L’agence présente ces opérations comme un moyen de soutenir le développement local tout en sécurisant des intrants stratégiques pour l’économie américaine.

Ce que montrent la Zambie, la RDC et la Tanzanie

La Zambie reste un terrain clé. Le pays est l’un des grands producteurs mondiaux de cuivre, un métal indispensable à l’électrification. En avril 2026, des sources industrielles et des informations relayées par Reuters ont indiqué que la mine de Luanshya, majoritairement détenue par CNMC, devait reprendre la production après plus de deux décennies d’arrêt. Ce type de reprise confirme l’intérêt chinois pour les actifs historiques, souvent combiné à des investissements dans les infrastructures d’exportation.

En République démocratique du Congo, le dossier est encore plus sensible. Le pays concentre une part majeure du cobalt mondial et reste un pilier de l’offre de cuivre. En mars 2026, le ministère congolais des Mines a approuvé la reprise de Chemaf par Virtus Minerals, une société soutenue par Washington. Des médias internationaux ont ensuite rapporté que cette acquisition s’inscrivait dans le premier grand projet concret du partenariat minier conclu entre Kinshasa et Washington. Le même ensemble de projets comprend aussi l’idée d’orienter davantage d’actifs vers des investisseurs américains, via des mécanismes de financement et d’approvisionnement.

La Tanzanie attire, elle aussi, des capitaux. Le projet de nickel de Kabanga, l’un des plus surveillés de la région des Grands Lacs, a vu son partenaire BHP se retirer en 2025, tandis que d’autres investisseurs ont pris le relais. Les informations disponibles indiquent qu’un consortium adossé aux États-Unis, Orion CMC, préparait une prise de participation dans cette mine de nickel, cobalt et cuivre. Ce signal est important : les États-Unis ne cherchent plus seulement à acheter du minerai. Ils veulent peser sur les actifs eux-mêmes.

Des corridors pour décider qui capte la valeur

La bataille ne se joue pas uniquement dans les puits et les usines. Elle se joue aussi sur les rails, les ports et les postes-frontières. Le corridor de Lobito, qui relie l’Angola, la RDC et la Zambie, est devenu l’une des infrastructures les plus stratégiques du moment. La Banque africaine de développement rappelle qu’il doit réduire les coûts logistiques et fluidifier l’acheminement des minerais vers l’Atlantique. De leur côté, les États-Unis y voient un levier pour diversifier les itinéraires d’exportation et offrir une alternative aux routes déjà très liées aux intérêts chinois.

À l’est, la Chine mise sur un autre axe : la modernisation du TAZARA, la ligne ferroviaire Tanzanie-Zambie, héritée de la période des indépendances. Pékin, Dar es Salaam et Lusaka ont confirmé fin 2025 leur volonté de relancer cette ligne pour en faire un couloir de prospérité. Là encore, l’enjeu dépasse le rail. Il s’agit de sécuriser un débouché rapide vers l’océan Indien pour les minerais extraits en Zambie et dans la région voisine.

Le contraste est net. Le modèle chinois repose sur une présence ancienne, dense et déjà industrialisée. Le modèle américain est plus récent, plus fragmenté et davantage piloté par des instruments de finance publique, de diplomatie économique et de partenariats avec des acteurs du Golfe ou d’alliés industriels. Les deux cherchent toutefois la même chose : verrouiller l’accès à des minerais dont la demande mondiale augmente. L’IEA souligne que l’Afrique veut désormais remonter la chaîne de valeur, alors que l’UNCTAD rappelle que le continent ne capte encore qu’une faible part de la valeur ajoutée associée à ses ressources.

Ce que les États africains veulent désormais imposer

Pour les gouvernements africains, la question n’est plus seulement celle de l’arrivée d’un investisseur. Elle porte sur les retombées concrètes : emplois, fiscalité, infrastructures, transformation locale, transfert de compétences et contrôle environnemental. Les annonces de projets sont utiles, mais elles ne suffisent pas. Dans plusieurs pays, les autorités cherchent à renégocier la place des partenaires étrangers afin de garder davantage de valeur sur place. L’Afrique du Sud, la RDC, la Zambie, le Malawi, Madagascar, le Mozambique ou la Namibie ne regardent pas tous ces dossiers avec la même urgence, mais tous savent que les minerais critiques sont devenus un instrument de négociation, pas seulement une ressource à extraire.

La portée continentale est claire. La transition énergétique mondiale accroît la pression sur les gisements africains, tandis que les États du continent réclament davantage de transformation locale et de transparence. Dans les mois à venir, les arbitrages autour de Chemaf, de Kabanga, du corridor de Lobito, du TAZARA et des nouvelles règles d’exportation en RDC diront si l’Afrique reste un simple fournisseur de matières premières ou devient un acteur plus décisif de la chaîne mondiale des minerais critiques.