Quand le téléphone circule plus vite que l’argent
Dans de nombreux foyers africains, le téléphone a déjà remplacé le portefeuille pour payer, épargner, envoyer un soutien à la famille ou régler une facture. Pourtant, dès qu’un transfert traverse une frontière, cette fluidité s’efface et la facture grimpe. Le paradoxe est là : le continent a massivement adopté le paiement mobile, mais il paie encore cher pour faire bouger son propre argent d’un pays à l’autre.
Ce décalage touche directement les ménages, les commerçants, les travailleurs migrants et les petites entreprises. Il pèse aussi sur un objectif politique clair : rapprocher les marchés africains au moment où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) veut fluidifier les échanges. La question n’est donc pas seulement technique. Elle est économique, sociale et régionale.
Une adoption massive, mais des rails encore fragmentés
Les usages du mobile money se sont installés à grande vitesse en Afrique subsaharienne. En 2024, 40 % des adultes de la région détenaient un compte de mobile money, contre 27 % en 2021, selon une note d’ONU Commerce et Développement fondée sur les données du Global Findex. C’est un basculement majeur dans la vie financière quotidienne.
Mais cette progression n’a pas mécaniquement fait baisser les coûts des transferts internationaux. Le dernier rapport de la Banque de France sur les coopérations monétaires Afrique-France indique qu’en 2024, le coût moyen d’un envoi vers l’Afrique subsaharienne restait de 8,16 % du montant transféré. Ce niveau place la région au-dessus de la moyenne mondiale et très loin de l’objectif de 3 % fixé par les Nations unies pour 2030.
Le World Bank Remittance Prices Worldwide confirme ce diagnostic. Dans son édition de fin 2024, la Banque mondiale rapporte que l’Afrique subsaharienne reste la région la plus chère au monde pour recevoir de l’argent, avec un coût moyen de 8,16 %. Elle précise aussi que les transferts par mobile money sont les moins coûteux des instruments suivis, à 4,44 % pour l’envoi et 3,88 % pour la réception, ce qui montre que le problème ne vient pas du canal mobile lui-même, mais des frictions autour du passage de frontière.
Les vrais obstacles sont dans la connexion entre systèmes
Le prix final dépend d’abord de l’interopérabilité. Quand deux portefeuilles mobiles ne se parlent pas, même au sein d’un même groupe, l’argent doit emprunter des détours. Il peut passer par une banque, un agrégateur ou être retiré en espèces avant d’être réinjecté ailleurs. Chaque étape ajoute des frais.
La conversion de devises renchérit encore l’opération. Un envoi entre deux monnaies africaines passe souvent par le dollar ou l’euro, puis revient dans la monnaie du pays destinataire. Cette mécanique augmente les commissions et multiplie les contrôles. Elle explique pourquoi un transfert peut être quasi instantané à l’intérieur d’un pays et nettement plus lent, et plus cher, dès qu’il franchit une frontière.
Le World Bank report souligne aussi que les banques demeurent, de très loin, les prestataires les plus coûteux, avec un coût moyen de 13,40 % en fin d’année 2024. Les solutions numériques sont moins chères, mais elles restent entravées par la faiblesse des volumes sur certains corridors, la concurrence limitée, les exigences de conformité contre le blanchiment et la réduction des relations bancaires internationales dans plusieurs marchés africains.
Sur le terrain, l’impact est concret. Pour une famille qui reçoit 200 dollars, quelques points de frais supplémentaires peuvent priver le ménage de vivres, de frais de scolarité ou de trésorerie pour un commerce informel. Pour une petite entreprise, cela alourdit le coût d’un paiement fournisseur et ralentit la circulation de l’argent dans les chaînes régionales.
Des écarts forts selon les pays et les corridors
Les différences entre pays restent considérables. Les données reprises par la Banque mondiale placent l’Angola à 12,78 % en 2023, la Sierra Leone à 10,34 %, l’Érythrée à 9,16 %, l’Ouganda à 8,86 % et la Zambie à 8,13 %. Autrement dit, la moyenne régionale masque des situations nationales très contrastées.
Ces écarts tiennent aux infrastructures, aux règles de change, à la densité des opérateurs et à la profondeur du marché. Plus un corridor est petit, moins la concurrence joue. Plus un pays dépend d’intermédiaires extérieurs, plus la facture augmente. C’est aussi pour cela que les capitales financières connectées coûtent souvent moins cher que les destinations moins servies.
Le débat ne se limite donc pas à une question de technologie. Il concerne la souveraineté des paiements, la capacité des banques centrales à harmoniser les règles et l’aptitude des régulateurs à ouvrir le marché sans relâcher les contrôles prudentiels. C’est un équilibre difficile, mais décisif pour l’intégration régionale.
Le PAPSS, une réponse africaine encore en phase d’extension
Dans ce paysage, le Système panafricain de paiement et de règlement, ou PAPSS, occupe une place stratégique. Porté par Afreximbank avec la Commission de l’Union africaine et le secrétariat de la ZLECAf, il permet des paiements transfrontaliers en monnaies locales, sans passer systématiquement par le dollar ou l’euro. Le projet a été lancé opérationnellement en septembre 2021.
En 2024, Afreximbank indiquait que PAPSS comptait 16 banques centrales et 144 banques commerciales participantes. Début 2026, la banque présentait un réseau élargi à 19 pays et plus de 160 banques commerciales. En février 2026, par exemple, Pesalink au Kenya s’est raccordé à PAPSS, avec plus de 80 participants locaux connectés à plus de 160 banques et fintechs du réseau PAPSS.
La BEAC, la Banque des États de l’Afrique centrale, figure désormais parmi les institutions ayant rejoint le dispositif. Son site officiel mentionne en juillet 2026 un communiqué de presse relatif à son adhésion au PAPSS. Pour la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe six pays utilisant le franc CFA de l’Afrique centrale, cette intégration peut alléger les échanges entre marchés voisins, à condition que les banques commerciales et les opérateurs mobiles suivent réellement.
Le point crucial est là : l’adhésion d’une banque centrale ne suffit pas. Il faut encore que les banques de détail, les fintechs et les opérateurs de mobile money raccordent leurs systèmes, adoptent les bons standards techniques et proposent des tarifs accessibles. Sans cela, le gain restera cantonné aux grands flux institutionnels.
Ce que l’Afrique peut encore gagner
Le mobile money a déjà changé la manière de payer dans les villes comme dans les zones rurales. Il a réduit la dépendance au cash, rapproché les services financiers des populations peu bancarisées et accéléré les paiements du quotidien. L’étape suivante est continentale : faire circuler l’argent entre pays africains aussi simplement qu’à l’intérieur d’un seul marché national.
Le sujet résonne bien au-delà des opérateurs de téléphonie. Il touche la ZLECAf, les banques centrales régionales, les couloirs migratoires et les millions de transferts familiaux qui soutiennent l’économie réelle. Si les rails de paiement convergent, les coûts peuvent baisser, la concurrence s’élargir et les petits transferts devenir moins pénalisants. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la crédibilité des promesses d’intégration financière.