Quand l’électricité arrive plus vite par les toits que par les poteaux
Dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, le débat n’est plus seulement de savoir comment produire plus d’électricité. Il faut surtout l’amener là où le réseau n’arrive pas encore, ou trop lentement. C’est pour cette raison que les systèmes solaires décentralisés — kits domestiques, mini-réseaux, stockage sur batteries et solutions pour entreprises — prennent de la valeur dans les plans d’électrification du continent. L’Agence internationale de l’énergie estime d’ailleurs qu’un mix entre extension du réseau et solutions décentralisées reste la voie la plus efficace pour élargir l’accès, et que près de 55 % des nouvelles connexions nécessaires d’ici 2035 en Afrique subsaharienne pourraient reposer sur ces modèles hors réseau.
Cette dynamique n’est pas théorique. Elle répond à une réalité très concrète : dans les zones rurales, les coûts de raccordement restent élevés, la densité de population est faible et l’économie informelle domine souvent les usages de l’énergie. Même dans les pays où le réseau progresse, la qualité de service reste inégale, surtout hors des capitales et des grands axes. L’accès universel à l’électricité demeure donc un chantier régional, au cœur des priorités de la Banque africaine de développement et de l’initiative Mission 300, lancée pour connecter 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030.
Un financement ciblé pour faire passer le hors réseau à l’échelle
Dans ce contexte, CEI Africa a annoncé le 20 août 2026 un investissement de 2 millions d’euros dans Spark, une plateforme spécialisée dans les systèmes solaires modulaires et les solutions énergétiques hors réseau en Afrique subsaharienne. Le communiqué précise que cette enveloppe doit soutenir le développement de nouveaux mécanismes de financement et lancer les premières étapes des programmes Spark Catalyse et Spark Connect.
CEI Africa est un véhicule mis en place en 2021 par KfW, pour le compte du ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement, avec l’appui de la coopération suisse depuis 2022. Son objectif est clair : soutenir des entreprises capables d’apporter une électricité propre, abordable et adaptable aux besoins des ménages comme des petites entreprises. Le fonds combine dette, prises de participation, garanties, subventions et assistance technique. Il se présente comme une réponse aux difficultés classiques du secteur : manque de capital patient, coûts élevés du dernier kilomètre et faible bancabilité des projets les plus modestes.
Spark, de son côté, s’appuie sur un modèle B2B. L’entreprise travaille avec des distributeurs locaux plutôt qu’avec les utilisateurs finaux. Son outil Spark Invest aide ces partenaires à financer l’achat d’équipements et à rembourser ensuite selon les encaissements réalisés auprès des clients. CEI Africa affirme que Spark a déjà apporté des solutions énergétiques à environ 2 millions de personnes dans plus de 23 pays africains. Ce chiffre doit être lu comme une donnée de l’entreprise et du fonds, mais il donne l’échelle atteinte par le modèle.
Des usages différents entre villages, villes secondaires et industrie
Le hors réseau ne concerne pas seulement les ménages isolés. Il s’installe aussi dans les chaînes de valeur agricoles, les ateliers, les entrepôts et les usines de taille intermédiaire. C’est là que le solaire avec stockage devient un outil de compétitivité. En Tanzanie, Spark a récemment fait son entrée sur le marché à travers un partenariat avec Ariya Finergy pour financer un projet solaire avec batteries au service d’Irvine’s, un groupe avicole présent dans plusieurs pays d’Afrique australe et orientale. Le projet annoncé le 9 juillet prévoit une centrale solaire de 1,5 MWc, un système de batteries de 2 MWh et des équipements de stabilisation du réseau.
Ce type d’investissement éclaire un point essentiel : l’électrification africaine n’avance pas à la même vitesse selon les usages. Pour un ménage rural, un kit solaire peut suffire à couvrir l’éclairage, la recharge de téléphones et quelques appareils. Pour une usine agroalimentaire, il faut de la puissance, de la continuité et souvent du stockage. La même transition énergétique doit donc répondre à des besoins très différents, de la case isolée à l’unité de transformation. Les solutions décentralisées permettent justement cette souplesse, là où l’extension du réseau peut prendre des années.
Dans plusieurs pays, cette logique commence à s’installer dans les politiques publiques. En Afrique de l’Est, où les taux d’accès restent très contrastés, la Banque africaine de développement rappelle que les solutions décentralisées complètent le réseau, surtout dans les zones éloignées. Son rapport sur l’accès à l’énergie en Afrique souligne aussi que Mission 300 a été endossée par 48 pays lors du Sommet de Dar es Salaam, en janvier 2025, signe que l’accès à l’électricité est désormais traité comme un sujet de souveraineté économique autant que sociale.
Ce que révèle ce type d’opération pour le continent
Le signal envoyé par ce financement est double. D’abord, les investisseurs ne regardent plus seulement les grandes centrales ou les lignes à haute tension. Ils s’intéressent aussi aux petites architectures financières qui permettent à des distributeurs locaux d’acheter, installer et faire tourner du solaire sans attendre l’arrivée du réseau national. Ensuite, la frontière entre énergie domestique et énergie productive devient plus floue. Le même écosystème peut alimenter une maison, un commerce de quartier ou une usine de transformation agricole.
Cette évolution compte pour les gouvernements comme pour les entreprises. Pour les États, elle offre une solution rapide dans les zones où les budgets publics ne suffisent pas à couvrir tous les raccordements. Pour les industriels, elle réduit la dépendance au diesel, améliore la continuité de service et peut stabiliser les coûts d’exploitation. Pour les ménages et les petits exploitants, elle ouvre un accès plus prévisible à l’électricité, même là où le réseau reste lointain. L’enjeu, désormais, n’est plus de prouver que le hors réseau a sa place, mais de vérifier s’il peut être financé à l’échelle requise.
À l’échelle panafricaine, la question est simple : comment combiner rapidement lignes nationales, mini-réseaux et solaire individuel sans enfermer les zones rurales dans une solution de second rang ? Les prochains mois seront scrutés à travers l’exécution des programmes liés à Mission 300, la montée en puissance des mécanismes de financement mixte et la capacité des acteurs africains à porter eux-mêmes ces marchés. C’est là que se jouera une partie décisive de l’accès à l’électricité sur le continent.