À Bizerte, Sfax ou Zarzis, les ateliers tournés vers la mer ne fabriquent plus seulement des embarcations de pêche. La Tunisie cherche désormais à transformer ses compétences navales en filière industrielle complète, capable de produire, réparer et exporter des bateaux de plaisance, des navires de service et des yachts.
Un secteur ancien qui change d’échelle
La construction navale tunisienne repose sur plusieurs métiers. Ils vont de la réparation de navires à la fabrication de coques, en passant par les équipements composites, l’aménagement intérieur et la maintenance portuaire.
Le pays dispose notamment de chantiers à Bizerte, Menzel Bourguiba, Sfax et Zarzis. La Société Africaine de Construction Navale se présente ainsi comme un acteur spécialisé dans la construction, la rénovation et la réparation de navires. D’autres entreprises travaillent sur les bateaux de pêche, les navires de service et les composants destinés aux marchés étrangers.
Cette activité ne se limite donc pas au yacht haut de gamme. Elle comprend aussi des opérations moins visibles, mais essentielles : entretien des moteurs, fabrication de pièces techniques, travaux de chaudronnerie, traitement des matériaux composites et remise en état de bateaux professionnels.
Le Centre de promotion des exportations tunisien recense notamment des entreprises qui fournissent des éléments structurels, des capots, des consoles et des aménagements pour le secteur nautique. Certaines travaillent exclusivement pour l’export et appliquent des normes de qualité destinées aux marchés européens.
La plaisance devient un débouché industriel
La plaisance offre à la Tunisie un marché plus diversifié. Les bateaux de loisir nécessitent des compétences en design, en électronique, en matériaux composites et en finition. Ils mobilisent aussi des sous-traitants dans la menuiserie, le textile, l’électricité et la mécanique.
Une étude publiée par l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation en avril 2025 envisageait un projet de fabrication de bateaux de plaisance de cinq à vingt mètres. Le scénario retenu prévoyait une production de 30 unités en 2025, puis 60 unités par an à partir de 2028. L’étude estimait également que 70 % du chiffre d’affaires pourraient provenir de l’exportation.
Ces données sont des projections de projet, et non un bilan officiel de la production nationale. Elles montrent toutefois le potentiel identifié par les institutions tunisiennes : une activité suffisamment spécialisée pour créer des emplois qualifiés, tout en restant connectée aux besoins des marchés méditerranéens.
La présence industrielle du Groupe Beneteau en Tunisie illustre cette insertion dans les chaînes de valeur internationales. Le groupe indique exploiter 15 sites de production dans plusieurs pays et employer plus de 6 200 personnes. La Tunisie figure parmi ses implantations industrielles, aux côtés de la France, de l’Italie, du Portugal et de la Pologne.
Cette configuration apporte des commandes et des transferts de savoir-faire. Elle pose aussi une question stratégique : quelle part de la valeur ajoutée reste en Tunisie lorsque les modèles, les marques et une partie des composants sont conçus à l’étranger ?
Le pari de la montée en gamme
Pour répondre à cette question, Tunis veut renforcer les compétences locales. L’objectif consiste à passer d’une logique de sous-traitance à une offre plus intégrée, capable de concevoir, produire et assurer le service après-vente.
En décembre 2025, un conseil ministériel consacré aux industries maritimes a annoncé plusieurs priorités. Le gouvernement tunisien a évoqué la modernisation des ports, l’extension des installations navales, la révision du cadre réglementaire et le développement de la formation maritime.
La même réunion a prévu une stratégie nationale globale pour le secteur maritime. Elle doit couvrir la construction, la réparation, la logistique portuaire et les bateaux de loisirs. Un partenariat avec les instituts de formation professionnelle, les universités et les centres de recherche est également annoncé pour le secteur des navires et bateaux de plaisance.
Cette approche est importante pour un secteur qui dépend fortement des techniciens. Un chantier peut disposer d’une main-d’œuvre compétitive, mais perdre des contrats si les compétences en certification, en architecture navale ou en sécurité maritime sont insuffisantes.
La modernisation des ports représente un autre enjeu. Bizerte possède déjà une longue expérience dans la réparation navale. Le chantier de Menzel Bourguiba, présenté comme l’un des plus importants de la rive sud de la Méditerranée, peut accueillir des opérations techniques sur des navires de grande taille. Toutefois, la compétitivité dépend aussi de la rapidité des procédures, de la qualité des connexions terrestres et de la disponibilité des équipements.
Des retombées qui dépassent le littoral
Le développement naval pourrait bénéficier d’abord aux régions côtières. Bizerte, Sfax et Zarzis concentrent une partie des activités portuaires et industrielles. Mais les retombées peuvent s’étendre à l’intérieur du pays grâce aux sous-traitants et aux centres de formation.
Les effets ne seront cependant pas identiques pour tous les acteurs. Les grandes entreprises disposent d’un accès plus direct aux marchés extérieurs. Les petites structures, elles, doivent supporter les coûts de certification, d’achat des matières premières et de transport. Leur capacité à obtenir des financements déterminera leur place dans la nouvelle filière.
La question environnementale s’ajoute à ces contraintes. Les chantiers doivent gérer les résines, les peintures, les huiles usagées et les déchets issus de la réparation. La croissance du secteur ne pourra donc pas reposer uniquement sur le volume. Elle devra intégrer la sécurité, la traçabilité des matériaux et la réduction de l’empreinte écologique.
Un enjeu méditerranéen et africain
La Tunisie bénéficie d’une position entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Cette proximité peut faciliter l’exportation de bateaux, de pièces et de services vers l’Algérie, la Libye, Malte, l’Italie et d’autres marchés méditerranéens.
Le pays peut aussi répondre aux besoins de flottes de pêche, de sociétés de transport maritime et d’opérateurs portuaires africains. Dans ce domaine, la réparation et la maintenance constituent souvent un marché plus accessible que la construction de grands navires.
La prochaine étape sera donc déterminante. La stratégie maritime annoncée par Tunis devra préciser les financements, les sites concernés, les normes applicables et les objectifs d’emploi. Elle dira surtout si la Tunisie veut rester un maillon industriel compétitif ou construire une véritable offre navale nationale.