Quand la microfinance retrouve de l’air, mais pas encore de vraie marge

Dans l’Union monétaire ouest-africaine, la microfinance de grande taille a de nouveau basculé du rouge au noir en 2025. C’est une bonne nouvelle pour les caisses, pour les petits entrepreneurs et pour les ménages qui dépendent de ces réseaux pour épargner, emprunter ou encaisser leurs revenus. Mais ce retour au bénéfice reste fragile. Il tient autant à la hausse de l’activité qu’à des recettes exceptionnelles, ce qui rappelle qu’un redressement comptable n’est pas encore une consolidation durable.

Le sujet dépasse le seul secteur de la finance de proximité. Dans l’UMOA, qui réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo, la BCEAO et la Commission bancaire surveillent un espace monétaire commun adossé au franc CFA. Les systèmes financiers décentralisés, ou SFD, occupent donc une place sensible : ils irriguent des zones où la banque classique reste moins présente, tout en étant soumis à des exigences prudentielles proches de celles des autres établissements.

Un secteur plus vaste, plus actif, mais toujours coûteux

Selon le rapport annuel 2025 de la Commission bancaire, les institutions de microfinance de grande taille ont dégagé un résultat net de 35,6 milliards de FCFA en 2025, après une perte de 1,9 milliard en 2024. Le produit net financier a atteint 453,5 milliards de FCFA, en hausse de 10,8 % sur un an, tandis que le produit global d’exploitation s’est établi à 470,9 milliards. Le résultat brut d’exploitation a, lui aussi, progressé, à 85 milliards de FCFA.

Mais la lecture attentive du détail impose de nuancer l’embellie. Les frais généraux ont encore augmenté, à 360,5 milliards de FCFA, et les provisions nettes pour risques de crédit ont pesé 71,9 milliards. Le résultat d’exploitation est certes redevenu positif, à 13,1 milliards de FCFA, mais le résultat net a aussi profité d’un résultat exceptionnel de 31,2 milliards, dont 22,4 milliards issus de la récupération de créances amorties. Autrement dit, une partie du rebond de 2025 provient d’éléments non récurrents.

Cette distinction compte. Dans la microfinance, les marges sont souvent minces. Les charges de fonctionnement, la collecte du crédit de proximité, le suivi des portefeuilles et le coût du risque rongent rapidement les gains. C’est pourquoi une année bénéficiaire ne suffit pas à dire qu’un modèle est solidement stabilisé. Elle indique plutôt que la pression s’allège, sans disparaître.

Le portefeuille s’améliore, mais la prudence reste de mise

Sur le plan de l’activité, l’exercice 2025 montre un secteur plus large. Le total de bilan des IMF de grande taille a atteint 4 661,5 milliards de FCFA, en hausse de 11,5 % sur un an. Les crédits à la clientèle ont progressé à 2 530,4 milliards de FCFA, et les dépôts et emprunts à 2 473,9 milliards. Le nombre de comptes de clientèle a dépassé 14,6 millions, tandis que les guichets, agences et points de vente ont continué de se multiplier.

La qualité du portefeuille s’est aussi légèrement améliorée. Le taux brut de dégradation est passé à 5,5 % en 2025, contre 6,0 % en 2024. Les créances en souffrance brutes ont reculé à 141,4 milliards de FCFA, contre 147,5 milliards un an plus tôt. C’est un signal positif. Mais le niveau reste au-dessus de la référence de 3 % souvent utilisée pour juger un portefeuille sain. En clair, les retards de paiement restent trop élevés pour relâcher l’attention.

Le point le plus délicat reste la rentabilité structurelle. Le coefficient d’exploitation est tombé à 79,5 %, contre 81,9 % en 2024. C’est une amélioration, mais le niveau reste élevé. La marge bénéficiaire s’est redressée à 2,2 %, alors qu’elle était négative un an plus tôt. En revanche, la norme prudentielle de capitalisation, fixée à 15 %, n’est pas respectée : elle tombe à 9,4 % en 2025, contre 13,0 % en 2024. Le ratio de liquidité, lui, remonte à 104,3 %, ce qui soulage la trésorerie à court terme sans régler la question du fonds propre.

Ce que les écarts par pays disent du marché ouest-africain

Le secteur n’évolue pas au même rythme partout. Le rapport met en avant des taux de dégradation du portefeuille plus élevés au Togo, à 8,8 %, puis au Niger, à 6,8 %, au Burkina Faso, à 6,4 %, en Côte d’Ivoire, à 6,3 %, et au Mali, à 6,2 %. Le Bénin est à 5,3 % et le Sénégal à 3 %. Ces écarts rappellent que la microfinance reste très sensible aux chocs locaux : ralentissement d’activité, pression sur les revenus informels, climat des affaires, mobilité des clients et qualité du recouvrement.

La géographie du secteur est également très concentrée. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire pèsent chacun un peu plus d’un quart des actifs, avec respectivement 26,5 % et 26,3 %. Le Burkina Faso arrive ensuite à 19,1 %. À eux trois, ces pays regroupent 71,9 % du total des actifs des IMF de grande taille. Le Togo, le Bénin, le Mali et le Niger ont des poids plus modestes. Cette structure crée un effet d’entraînement, mais aussi une vulnérabilité : si les plus grands marchés ralentissent, l’ensemble du secteur en ressent l’impact.

Pour les ménages, ces institutions restent des passerelles vers le crédit de petit montant, l’épargne et les services de paiement. Pour les entreprises informelles et les très petites structures, elles jouent souvent le rôle que les banques n’occupent pas toujours. Pour les dirigeants du secteur, en revanche, le défi est plus sévère : il faut financer la croissance, absorber le risque, réduire le coût opérationnel et renforcer les fonds propres, sans écarter une clientèle à faibles revenus.

Un signal pour toute la zone UMOA, au-delà des seuls bilans

Le rapport 2025 de la Commission bancaire intervient dans un environnement où la supervision régionale s’intensifie. Le même document indique que 36 missions de vérification ont concerné les IMF de grande taille en 2025, sur un total de 82 contrôles sur place menés par l’autorité prudentielle tous segments confondus. Cette surveillance plus serrée montre que la microfinance est désormais regardée comme un maillon important de la stabilité financière régionale, et non plus comme un simple réseau de proximité.

Le fait que le secteur ait renoué avec le bénéfice ne ferme donc pas le dossier. Il ouvre plutôt une nouvelle phase : transformer une amélioration conjoncturelle en rentabilité durable, sans fragiliser l’accès au crédit. C’est là que se joue l’enjeu régional. Dans une union monétaire où circulent les mêmes règles, les mêmes contrôles et la même monnaie, la santé des grandes IMF pèse sur la circulation de l’épargne, la distribution du crédit et la confiance dans la finance de proximité. Les prochaines données trimestrielles diront si 2025 a marqué un simple rebond ou le début d’un vrai rééquilibrage.