Quand le baril repart, le Maroc regarde d’abord sa facture
À Rabat, la question n’est pas seulement de savoir si le Brent reste au-dessus de 100 dollars. La vraie question est plus simple et plus politique : qui absorbe le choc, l’État, les entreprises ou les ménages ? Le Maroc a construit son budget 2026 sur un pétrole bien moins cher. Or, dès que le baril se tend, la facture énergétique, les prix du transport et la marge de manœuvre budgétaire se resserrent en même temps.
Le contexte est clair. Le Royaume dépend largement des importations d’énergie, et son commerce extérieur reste exposé aux secousses des marchés internationaux. À fin juin 2026, l’Office des Changes signalait déjà une hausse de 23,5 % du déficit commercial, à 198,4 milliards de dirhams, sur fond d’importations plus rapides que les exportations. Cette fragilité ne date pas de cette semaine ; elle rappelle simplement qu’un choc pétrolier ne touche jamais un seul poste de dépense. Il se diffuse dans les comptes extérieurs, les réserves de change, les coûts de production et, à terme, dans le budget de l’État.
Un baril à plus de 100 dollars, mais un budget bâti sur 65
Sur les marchés, le Brent a franchi la barre des 100 dollars avant de clôturer, jeudi 10 septembre, à 107,63 dollars, selon les dépêches financières relayées ce jour-là. Le mouvement s’explique par l’escalade des tensions au Moyen-Orient et par les craintes sur le trafic maritime, en particulier autour des routes stratégiques qui alimentent le marché mondial. Les sources de marché évoquent même un Brent au-dessus de 120 dollars si les perturbations durent.
Le problème, pour le Maroc, tient à l’écart entre ce prix et les hypothèses retenues dans la préparation du Projet de Loi de Finances 2026. Le ministère de l’Économie et des Finances a bien publié les documents du PLF 2026, présentés à Rabat à l’automne 2025, avec une trajectoire fondée sur la maîtrise des équilibres publics. Le budget citoyen et les documents officiels rappellent surtout un cap : préserver le pouvoir d’achat, soutenir l’investissement et contenir le déficit. Mais un Brent durablement à plus de 100 dollars change l’arithmétique.
Il faut distinguer le prix d’une séance, le prix moyen de l’année et le prix effectivement payé par l’économie marocaine. Cette nuance compte. Les importateurs peuvent couvrir une partie de leurs besoins à l’avance, ce qui amortit le choc à court terme. En revanche, si le niveau actuel se prolonge, l’effet finit par remonter toute la chaîne. Les entreprises supportent davantage de coûts logistiques. Les ménages paient plus cher les déplacements et les biens transportés. Et l’État doit arbitrer entre dépenses sociales, investissements et déficit.
Les amortisseurs existent, mais ils ne sont pas illimités
Le Maroc ne part pas sans filet. Depuis 2015, les prix de l’essence et du gasoil sont libéralisés, ce qui renvoie une grande part du choc au marché plutôt qu’au budget public. Cette architecture protège les comptes de l’État, mais elle reporte l’ajustement sur les automobilistes, les transporteurs et les entreprises. Autrement dit, le budget souffre moins vite, mais le pouvoir d’achat et la compétitivité encaissent plus tôt.
La protection publique, elle, reste partielle. Le budget citoyen 2026 prévoit la poursuite du soutien au gaz butane, au sucre, à la farine nationale et au blé tendre. Il maintient aussi des transferts et des appuis ciblés pour préserver l’équilibre social. Mais ces filets ont un coût. Selon la presse économique marocaine, la charge de compensation prévue à 13,8 milliards de dirhams pour 2026 était déjà très largement consommée à la fin juillet, avant même la nouvelle poussée du pétrole. Le ministère publie d’ailleurs une « synthèse du rapport sur la compensation au titre de l’année 2026 », signe que ce poste reste suivi de près.
Le gouvernement avait déjà ouvert des crédits supplémentaires au printemps, dans le cadre d’une enveloppe de 20 milliards de dirhams destinée à plusieurs urgences, dont la compensation. Cela donne une idée du niveau de vigilance budgétaire. Mais si le baril s’installe durablement au-dessus de 100 dollars, cette soupape risque de ne plus suffire à elle seule. Le choix devient alors politique autant que comptable : laisser passer une partie de la hausse ou étendre encore les aides.
Une séquence budgétaire sous pression politique
Le calendrier ajoute une contrainte. La campagne des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 a débuté le 10 septembre, au moment même où les prix du pétrole montaient d’un cran. Les autorités ont encadré cette séquence par des règles spécifiques, tandis que la Haute Autorité de la communication audiovisuelle a fixé une période électorale et des conditions d’accès aux médias publics. Dans un tel contexte, toute hausse à la pompe ou du coût du gaz pèse immédiatement sur le climat social et sur le message économique du gouvernement sortant.
Les chiffres des finances publiques montrent pourtant que Rabat dispose encore d’un peu d’air. À fin juillet 2026, les recettes ordinaires progressaient, et le déficit du Trésor restait inférieur à celui observé un an plus tôt, selon les données disponibles sur les tableaux de bord budgétaires du ministère. Les transferts des Marocains résidant à l’étranger, le tourisme et le redressement de certains secteurs soutiennent l’ensemble. C’est un point important : le Maroc n’entre pas dans cette séquence en situation de crise budgétaire ouverte. Il entre plutôt avec une marge de sécurité réelle, mais pas infinie.
À court terme, le choc pétrolier ne condamne donc pas le budget 2026. Il le rend plus exigeant. Il faudra choisir plus finement entre subventions généralisées et aides ciblées, entre dépenses de fonctionnement et investissement, entre soulagement immédiat et trajectoire de déficit. Pour les ménages urbains, la hausse se verra d’abord au transport et dans les prix diffusés par la logistique. Pour les zones rurales et les petites entreprises, elle se traduira plus vite encore dans le coût des intrants et des déplacements.
Ce que cette tension dit aussi de l’échelle régionale
Le cas marocain dépasse le seul cadre national. En Afrique du Nord, où l’Union du Maghreb arabe reste peu intégrée, les économies importatrices comme le Maroc restent plus exposées aux secousses de l’énergie que les producteurs nets d’hydrocarbures. Cela rappelle une réalité continentale simple : la transition énergétique ne se joue pas seulement sur les grands projets. Elle se joue aussi dans la capacité des États à amortir les chocs sans fragiliser leurs équilibres sociaux.
Pour le Maroc, la suite se jouera sur trois lignes à surveiller : la durée du Brent au-dessus de 100 dollars, l’ampleur réelle de la compensation au second semestre, et l’évolution du commerce extérieur jusqu’à la fin de l’année. Si les cours se détendent vite, l’effet restera absorbable. S’ils restent élevés, Rabat devra arbitrer plus durement, alors que 2027 s’annonce déjà comme une année de fortes dépenses publiques, entre État social, eau et préparation des chantiers liés au Mondial 2030.