À Nairobi, la question n’est plus seulement de trouver du maïs. Il faut aussi identifier les fournisseurs capables de livrer rapidement, à coût maîtrisé et dans le respect du cadre réglementaire kényan. Cette équation réduit fortement les marges de manœuvre du pays au moment où sa production recule.
Le Kenya sécurise des volumes auprès de la Zambie
Le 10 septembre 2026, à Lusaka, l’Agence zambienne des réserves alimentaires a conclu un accord portant sur l’expédition de 540 000 tonnes de maïs blanc vers le Kenya. La livraison doit s’effectuer en six lots : cinq cargaisons de 100 000 tonnes, puis un dernier volume de 40 000 tonnes.
Le montant du contrat n’a pas été rendu public. L’accord intervient toutefois dans un contexte favorable pour la Zambie. La récolte nationale devrait approcher les 5 millions de tonnes, portée par des conditions météorologiques plus clémentes. Le pays dispose donc d’un surplus exportable, alors que plusieurs marchés d’Afrique de l’Est cherchent à reconstituer leurs réserves.
Pour le Kenya, l’opération répond à une urgence d’approvisionnement. Les estimations disponibles font état d’une baisse d’environ 40 % de la récolte kényane en 2026. Les épisodes de sécheresse, mais aussi la faiblesse et l’irrégularité des pluies, ont pesé sur les rendements dans plusieurs zones de production.
Cette dépendance n’est pas nouvelle. La demande kényane dépasse régulièrement 4,5 millions de tonnes par an, tandis que la production nationale varie fortement selon les conditions climatiques. Entre 2021 et 2025, le pays aurait importé en moyenne 500 000 tonnes de maïs par an, pour une valeur estimée à 17 milliards de shillings, soit environ 130 millions de dollars.
L’Association des minotiers céréaliers a ainsi demandé au gouvernement d’autoriser l’entrée de près de 3 millions de tonnes de maïs blanc sans droits de douane. Cette requête, encore examinée par le ministère de l’Agriculture et du Développement de l’élevage, montre l’ampleur du déficit anticipé.
Une décision judiciaire recompose les fournisseurs possibles
Le choix de la Zambie s’explique aussi par la géographie commerciale. La Zambie appartient au Marché commun de l’Afrique orientale et australe, le COMESA, qui facilite les échanges entre plusieurs pays de la région. Elle entretient également des liens commerciaux étroits avec le Kenya dans le secteur céréalier.
La Tanzanie constitue un autre fournisseur naturel. Elle partage une frontière avec le Kenya et appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, l’organisation régionale qui coordonne une partie des politiques commerciales et économiques de ses États membres.
L’Afrique du Sud dispose pourtant d’une capacité d’exportation supérieure. L’économiste agricole Wandile Sihlobo estime que le pays pourrait expédier environ 3 millions de tonnes de maïs durant la campagne commerciale ouverte en mai 2026 et prévue jusqu’en avril 2027. La récolte sud-africaine a été évaluée à près de 16,8 millions de tonnes pour la campagne précédente, laissant entrevoir des disponibilités importantes.
Mais une décision de la Cour d’appel du Kenya, rendue le 7 mars 2025, complique l’accès de ce maïs au marché kényan. La juridiction a ordonné le maintien du statu quo et interdit aux autorités de prendre de nouvelles mesures pour autoriser l’importation ou la diffusion de produits génétiquement modifiés pendant l’examen du recours.
La décision est intervenue après une contestation portée notamment par la Kenya Peasants League. Les requérants mettaient en cause la procédure suivie lors de la levée, en octobre 2022, de l’interdiction kényane sur les produits génétiquement modifiés. La Cour d’appel a retenu le principe de précaution en attendant l’examen complet du dossier.
Cette ordonnance ne tranche pas définitivement la question scientifique des OGM. Elle bloque cependant, à ce stade, les démarches gouvernementales destinées à faciliter leur importation et leur commercialisation. Pour les opérateurs céréaliers, cette incertitude juridique a des effets immédiats sur les contrats et la planification logistique.
Le maïs sud-africain face à une double contrainte
Environ 85 % du maïs produit en Afrique du Sud serait génétiquement modifié. Les exportateurs peuvent donc fournir du maïs non OGM, mais ils doivent garantir son origine et sa séparation tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Cette traçabilité concerne la production, le stockage, le transport et la transformation.
Le problème est autant commercial que technique. Un acheteur kényan qui importe du maïs non OGM doit pouvoir démontrer que le produit respecte les exigences nationales. Dans le cas contraire, la cargaison risque d’être bloquée, réexportée ou soumise à des procédures supplémentaires.
À cette contrainte s’ajoute le tarif douanier. Le maïs sud-africain est soumis à un droit pouvant atteindre 50 % de sa valeur, l’Afrique du Sud n’étant membre ni de l’EAC ni du COMESA. Cette différence renchérit le produit par rapport aux cargaisons zambiennes ou tanzaniennes bénéficiant d’un accès régional plus favorable.
Pour les minoteries de Nairobi, le calcul est direct. Un maïs plus cher augmente le coût de la farine, de l’alimentation animale et de plusieurs produits transformés. Les ménages urbains sont les premiers exposés lorsque la hausse des intrants se répercute dans les prix de détail. Dans les zones rurales, la pression peut aussi toucher les petits éleveurs, qui dépendent du maïs pour nourrir leurs animaux.
Les producteurs kényans, eux, peuvent voir dans les restrictions commerciales une protection temporaire contre une concurrence extérieure abondante. Mais cette protection ne compense pas automatiquement la baisse des récoltes. Elle peut même aggraver les tensions si l’offre locale ne suffit pas à couvrir la demande.
Un enjeu pour l’intégration commerciale africaine
Le dossier illustre une réalité souvent sous-estimée de l’intégration africaine. Les pays voisins peuvent disposer de stocks disponibles, mais les normes sanitaires, les décisions judiciaires et les régimes tarifaires déterminent finalement l’accès au marché.
Pour la Zambie, le contrat renforce la place dans le commerce régional du maïs. Pour la Tanzanie, il confirme l’importance du marché kényan. Pour l’Afrique du Sud, il rappelle que la puissance agricole ne garantit pas l’accès aux débouchés d’Afrique de l’Est.
La suite dépendra de trois facteurs : l’évolution de la procédure judiciaire sur les OGM, la décision de Nairobi concernant l’exonération de droits et la capacité des fournisseurs régionaux à livrer les volumes annoncés. Le Kenya devra aussi arbitrer entre l’urgence de réduire les prix et la volonté de préserver ses normes alimentaires et ses filières agricoles.
À plus long terme, cette situation pose une question continentale. La Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, vise à fluidifier les échanges entre pays africains. Encore faut-il rapprocher les normes, sécuriser les corridors de transport et rendre les règles suffisamment prévisibles pour les producteurs comme pour les importateurs.