Un engrais produit près des champs peut-il coûter moins cher à l’agriculteur qu’un produit importé ? Pour l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’enjeu n’est pas seulement de transformer du phosphate. Il s’agit aussi de répartir les activités, les investissements et les bénéfices entre huit pays aux ressources minières inégales.
Une filière régionale à construire de la mine aux champs
L’UEMOA réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Son plan stratégique 2025-2030, IMPACT 2030, retient notamment la filière phosphates-engrais parmi ses chaînes de valeur prioritaires, aux côtés du riz et du coton-textile. La Commission a présenté ses orientations aux autorités burkinabè à Ouagadougou les 4 et 5 juin 2026, dans le cadre d’une campagne de sensibilisation nationale.
La proposition régionale ne se limite pas à extraire le minerai là où il se trouve. Elle vise à relier extraction, transformation industrielle, formulation de mélanges adaptés aux cultures et aux sols, puis distribution. Les pays sans grands gisements pourraient accueillir des unités de mélange, contribuer à l’investissement ou participer à la production, selon la Commission. La présentation des livres blancs aux autorités des États membres montre que l’Union cherche aussi à obtenir un portage politique national.
La Commission identifie quatre pôles industriels : Bargny-Ndayane, au Sénégal ; San Pedro, en Côte d’Ivoire ; Lomé-Adétikopé, au Togo ; et Kotchari, au Burkina Faso. Des unités de formulation compléteraient ces sites. L’objectif est de rapprocher la production des bassins agricoles, au lieu de faire reposer toute la chaîne sur les pays qui disposent de gisements.
Réduire l’exposition aux prix mondiaux
La dépendance aux achats extérieurs donne une dimension économique concrète au projet. D’après les données de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) reprises dans plusieurs publications, les importations d’engrais des huit pays ont représenté en moyenne 543,5 milliards de FCFA par an entre 2020 et 2024. Ce montant mesure les achats réalisés à l’étranger, pas le coût total de l’accès aux engrais pour les agriculteurs, qui dépend aussi du transport, du stockage et de la distribution.
Les marchés internationaux restent vulnérables aux tensions sur l’énergie et le transport. Dans ses perspectives d’avril 2026, la Banque mondiale prévoit une hausse de plus de 30 % de son indice des prix des engrais sur l’année. Elle relie cette pression, entre autres, aux perturbations des exportations et des intrants en provenance du Moyen-Orient. Cette projection mondiale ne signifie pas que les prix augmenteront de la même manière dans chaque pays de l’UEMOA : les taux de change, les subventions et les coûts logistiques locaux comptent aussi.
Une production régionale pourrait donc réduire certains risques d’approvisionnement et retenir davantage de valeur ajoutée dans l’Union. Mais elle ne mettrait pas automatiquement les engrais à la portée des exploitations. Les petits producteurs, notamment ceux éloignés des ports et des grands axes, restent sensibles au prix final, aux délais de livraison et à la disponibilité des produits au bon moment du calendrier agricole.
La Commission avance que l’Union possède 100 millions de tonnes de phosphates certifiées selon les normes internationales, auxquelles s’ajouteraient près de cinq milliards de tonnes de ressources potentielles non certifiées. Elle prévoit de caractériser au moins 250 millions de tonnes d’ici 2030. Ces volumes sont des estimations présentées par l’institution : la part exploitable dépendra des études géologiques, des coûts, des infrastructures et des autorisations nécessaires.
La transformation locale, enjeu particulier pour le Togo
Le Togo illustre le décalage possible entre richesse minière et transformation industrielle. Selon les chiffres avancés par la Commission, le pays dispose de 30 millions de tonnes de phosphate certifié exploitées et d’environ deux milliards de tonnes de ressources potentielles de phosphate carbonaté. Une partie importante de son activité reste tournée vers l’exportation de roche brute. La création d’unités de transformation pourrait déplacer une partie de la valeur vers l’industrie locale, sous réserve d’investissements et de débouchés suffisants.
La logique régionale cherche, en parallèle, à donner une place aux États qui ne possèdent pas de gisements comparables. Ils pourraient participer au capital des entreprises, accueillir des équipements de formulation ou bénéficier d’une meilleure cartographie des sols. Cela pose une question de gouvernance : comment répartir les emplois, les recettes, l’accès aux produits et les risques financiers entre pays producteurs et non producteurs ? Les modalités concrètes de cette participation ne sont pas encore détaillées publiquement.
Le financement reste le test décisif
Le programme régional 2026-2030 est chiffré à 1 452,5 milliards de FCFA. Selon la Commission, 1 190,9 milliards devraient venir du secteur privé et 239,5 milliards des États membres. Ces deux montants totalisent 1 430,4 milliards de FCFA ; l’écart avec le budget annoncé, soit 22,1 milliards, n’est pas expliqué dans les éléments disponibles. La répartition du financement devra donc être précisée, au même titre que les projets capables d’attirer effectivement des investisseurs.
Cette dépendance au financement privé crée un enjeu de partage des risques. Les industriels chercheront des garanties d’approvisionnement, des infrastructures fiables et une demande solvable. Les États, eux, devront arbitrer entre soutien aux investissements et dépenses publiques, tout en veillant à ce que les unités produisent des engrais adaptés aux besoins locaux. La rentabilité ne se mesure pas seulement aux volumes extraits : elle dépend aussi de la qualité des mélanges, des coûts de transport et de la capacité des distributeurs à atteindre les exploitations rurales.
La Commission prévoit un comité communautaire pour accompagner des feuilles de route nationales et mobiliser les financements. L’étape suivante sera de transformer les orientations du livre blanc en engagements vérifiables : calendrier des travaux, répartition des rôles entre États, accords d’investissement et règles d’accès aux produits. À l’échelle ouest-africaine, le projet mettra à l’épreuve la capacité de l’UEMOA à bâtir une chaîne industrielle commune sans réserver ses retombées aux seuls territoires miniers.