Au Kenya, une pluie trop faible peut coûter bien plus qu’une récolte. Pour les familles agricoles de Nyeri, l’incertitude pèse sur les revenus, les frais de scolarité et la santé psychologique. Des professionnels de santé y signalent une détresse liée aux pertes répétées, sans pour autant établir que la météo serait, à elle seule, la cause d’un trouble mental.

À Nyeri, les saisons ne donnent plus les mêmes repères

Dans le comté de Nyeri, au centre du Kenya, le café, le thé, les cultures vivrières et l’élevage font vivre de nombreux ménages. Les aléas climatiques touchent donc plusieurs activités à la fois. Le plan climatique du comté relève notamment les pluies irrégulières, les sécheresses, les maladies animales et la baisse de production agricole parmi les risques pesant sur les moyens de subsistance.

Cette pression ne concerne pas seulement les exploitants. Quand les récoltes diminuent, les coopératives, les commerçants et les travailleurs agricoles peuvent aussi perdre des revenus. Les femmes, souvent présentes dans les filières du café et du thé et chargées d’une grande part des tâches liées à l’eau et à l’alimentation familiale, sont particulièrement exposées aux conséquences quotidiennes de ces chocs.

Dans cette région, les agriculteurs doivent composer avec des saisons des pluies moins prévisibles. La variabilité du calendrier complique le choix du moment des semis et l’entretien des plantations. Pour suivre l’évolution des précipitations, le service météorologique du Kenya publie des prévisions mensuelles et saisonnières, destinées notamment à soutenir la planification agricole.

Des pertes agricoles qui s’accumulent

Josephine Kihu cultive du café depuis une trentaine d’années. Elle explique que les pluies ne suffisent plus toujours à ses jeunes plants. Une bruine, observe-t-elle, ne remplace pas une précipitation durable : il faut alors embaucher quelqu’un pour arroser les caféiers. Cette dépense supplémentaire intervient avant même de savoir si la récolte rapportera.

À Kiawara, dans le sous-comté de Kieni, Charles Ndung’u élève du bétail et cultive aussi des haricots. Il avait préparé ses terres après des indications annonçant l’arrivée des pluies, puis semé. Il attend désormais de voir si les graines germeront. « Si les cultures ne poussent pas, ce sera encore plus de stress. Nous n’avons pas d’argent », explique-t-il.

Le psychologue clinicien Kahindo Gacago, qui exerce à Nyeri, indique qu’environ un tiers de sa clientèle annuelle est composée d’agriculteurs confrontés à des difficultés de santé mentale qu’il associe aux pertes agricoles répétées. Cette proportion décrit sa patientèle, et non l’ensemble des agriculteurs du comté : elle ne constitue pas une mesure de prévalence à l’échelle du Kenya.

Il évoque un stress chronique, nourri par la nécessité de revoir constamment les décisions de production et par le sentiment de ne plus maîtriser un facteur essentiel comme la pluie. Les témoignages et observations cliniques signalent une souffrance réelle, mais ne suffisent pas à démontrer une relation médicale simple et directe entre dérèglement climatique et maladie mentale.

La réponse se joue aussi dans les services de proximité

Les conséquences financières peuvent se propager du champ au foyer. Un échec agricole réduit l’argent disponible pour acheter des intrants, payer des ouvriers ou financer l’école des enfants. Pour les ménages qui dépendent de la vente de quelques animaux ou de leur récolte, la perte d’une saison peut donc fragiliser à la fois l’activité et les dépenses essentielles.

Les réponses ne se limitent pas à distribuer des semences ou à conseiller de changer de culture. Elles supposent aussi un accès abordable à l’eau, à l’irrigation, au crédit et aux informations météorologiques, ainsi qu’un accompagnement agricole adapté aux contraintes locales. Des travaux menés dans le comté de Nyeri soulignent que le manque de capital, l’approvisionnement incertain en eau et les difficultés d’accès aux services peuvent freiner l’adaptation.

Le plan d’action climatique du comté reconnaît déjà que les changements de précipitations et les sécheresses menacent l’agriculture, l’élevage et les revenus liés aux produits agricoles. L’enjeu est désormais de relier ces mesures aux services de santé mentale. Dans les zones rurales, repérer la détresse et orienter les personnes vers un professionnel peut compter autant que renforcer les dispositifs de prévention agricole.

Un enjeu kényan, avec une portée régionale

Le Kenya appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs pays voisins et travaille notamment sur la coopération économique et les questions régionales. Les aléas qui affectent les systèmes agricoles kényans s’inscrivent dans un contexte est-africain où les ménages ruraux dépendent fortement des saisons et des ressources en eau. Mais les solutions doivent rester adaptées aux réalités de chaque comté et de chaque filière.

À l’échelle nationale, la prochaine étape consiste à faire converger les prévisions, les investissements en eau et les services de proximité. Le service météorologique kényan indique que ses bulletins sont conçus pour aider les secteurs concernés à anticiper les risques. Pour les agriculteurs, leur utilité dépend aussi de leur accessibilité, de leur traduction en conseils pratiques et de la possibilité matérielle d’agir sur ces informations.

À Nyeri, l’incertitude climatique se mesure donc autant dans les champs que dans les choix des ménages. La question ne se résume pas à savoir s’il pleuvra : elle porte aussi sur la capacité des producteurs à absorber une mauvaise saison sans perdre leurs revenus, leurs repères et l’accès aux soins.