Un câble ne fait pas une stratégie. Le Maroc, lui, veut faire des deux une même histoire.
À Rabat, l’enjeu dépasse la seule exportation d’électricité. Le Maroc cherche à transformer ses parcs solaires et éoliens en atout géopolitique, industriel et commercial. Dans un marché européen en quête d’énergie bas carbone, le Royaume marocain veut peser comme fournisseur, mais aussi comme partenaire de long terme.
Ce positionnement s’inscrit dans une trajectoire déjà ancienne. Le Maroc a fait de l’intégration régionale un axe de sa stratégie énergétique, avec une coopération active avec l’Espagne et des discussions avec le Portugal, tandis que le ministère de la Transition énergétique rappelle qu’une troisième interconnexion Maroc-Espagne est en développement et qu’un projet Maroc-Portugal est à l’étude. Le pays dispose déjà d’une capacité d’échange totale de 1,4 GW avec l’Espagne, via deux liaisons sous-marines, selon les documents officiels marocains.
Sila Atlantik, vitrine d’un nouveau rapport de force énergétique
Le projet Sila Atlantik est présenté comme une interconnexion électrique de très grande ampleur entre le Maroc et l’Allemagne. D’après les éléments rapportés par Reuters, il pourrait mobiliser jusqu’à 15 GW d’énergies renouvelables produites au Maroc, via une liaison sous-marine de 4 800 km, pour un investissement annoncé de 30 milliards de dollars. Le projet vise une chaîne de transport en courant continu haute tension, conçue pour acheminer de l’électricité verte vers le marché européen.
Mais l’obstacle n’est plus seulement technique. Reuters indique que le dossier est freiné par des désaccords sur la gouvernance et les garanties. Côté marocain, les autorités voudraient un accord intergouvernemental formel, soutenu par Berlin, afin de sécuriser l’engagement politique sur la durée. Elles demanderaient aussi que la liaison permette des échanges bidirectionnels, et pas une simple sortie d’électricité vers l’Allemagne. Ce point est central : un corridor énergétique n’a de valeur politique que s’il n’enferme pas un pays producteur dans un rôle de guichet.
La lecture marocaine est cohérente avec la vision affichée par Rabat ces dernières années. Le ministère marocain de l’Énergie insiste sur l’intégration régionale des réseaux et des marchés électriques comme sur un levier de transition bas carbone. En mai 2026, un communiqué officiel a encore relié la stratégie énergétique du Royaume à l’Initiative Atlantique africaine, présentée comme une vision de coopération entre l’Afrique et l’Europe, dans le respect du droit international.
Le précédent Xlinks rappelle une réalité simple : sans finance, la ressource ne suffit pas
Le dossier Sila Atlantik intervient après l’échec politique du projet Xlinks, l’autre grande ligne Maroc-Royaume-Uni. La société porteuse du projet affirme toujours vouloir délivrer 3,6 GW d’électricité propre pour la Grande-Bretagne, mais le gouvernement britannique a décidé de ne pas poursuivre un contrat de soutien financier. Reuters et l’Associated Press ont tous deux décrit cette décision comme un coup d’arrêt majeur, lié au niveau de risque jugé trop élevé.
Ce précédent compte pour Rabat. Il montre qu’un grand corridor énergétique dépend moins de la seule abondance solaire ou éolienne que de trois garanties : un cadre juridique stable, des acheteurs sur plusieurs décennies et un partage clair du risque entre l’État, les opérateurs réseau et les investisseurs privés. Autrement dit, le défi n’est pas de produire de l’énergie verte. Il est de la rendre finançable, puis vendable, sur une durée compatible avec les infrastructures maritimes et les marchés électriques européens.
Le Maroc n’est pas seul dans cette logique. La Tunisie et l’Italie avancent sur ELMED, une interconnexion sous-marine bidirectionnelle désormais soutenue par la Commission européenne et relancée en 2026 avec un feu vert opérationnel. Le projet ELMED est souvent présenté comme un premier pont électrique direct entre l’Afrique du Nord et l’Europe continentale. À l’Est, l’Égypte porte aussi des ambitions similaires avec la Grèce. La tendance régionale est claire : l’Afrique du Nord cherche à devenir une zone de production et d’acheminement d’électricité, pas seulement un point de passage.
Ce que cela change pour Rabat, pour l’Europe et pour la région
Pour le Maroc, l’enjeu est double. D’un côté, les interconnexions renforcent la sécurité du système électrique national et soutiennent l’essor des renouvelables. De l’autre, elles peuvent attirer des capitaux vers des projets solaires, éoliens, de conversion et de transport, donc vers des emplois qualifiés, des chantiers industriels et des retombées pour l’ingénierie locale. Le ministère marocain évoque déjà un plan de développement du transport électrique à l’horizon 2025-2030, avec 27 milliards de dirhams d’investissement, ainsi qu’un taux d’électrification rurale de 99,90 % fin 2024.
Pour l’Europe, la logique est différente mais complémentaire. Berlin et d’autres capitales cherchent des volumes d’électricité décarbonée, pilotables à grande échelle, pour accompagner la sortie progressive des énergies fossiles. Le Maroc, grâce à sa proximité géographique, peut offrir une partie de cette réponse. Mais l’équation reste politique : aucun État européen n’acceptera de dépendre d’un câble de 4 800 km sans garanties fortes sur la stabilité du cadre, la sécurité physique des installations et la réversibilité des flux.
À l’échelle africaine, le dossier Sila Atlantik dit quelque chose de plus large. Il montre que les infrastructures énergétiques transcontinentales ne sont plus un rêve abstrait. Elles entrent dans le champ des négociations concrètes. Le prochain test ne sera donc pas seulement la qualité du vent ou du soleil marocain. Il sera la capacité de Rabat à verrouiller un montage institutionnel crédible, et celle de ses partenaires à reconnaître qu’un partenariat énergétique durable ne se construit pas sur une simple logique d’exportation.