Le Kenya veut garder plus de valeur chez lui
Dans les zones minières kényanes, le débat n’est plus seulement de savoir ce que le sous-sol contient. Il porte désormais sur ce que le pays garde, transforme et facture réellement. À Nairobi, l’idée qui prend forme est simple : exporter moins de minerais bruts, et faire davantage de traitement sur place.
Le sujet dépasse la seule technique minière. Pour les autorités kényanes, il s’agit aussi d’emplois industriels, de recettes fiscales, de contrôle des circuits informels et de place dans les chaînes de valeur régionales. Le Kenya ne veut plus rester au bout de la chaîne.
Une stratégie inscrite dans les réformes minières de Nairobi
Le gouvernement kényan a déjà mis sur la table une réforme plus large du secteur. Un projet de politique minière et de valorisation, présenté en 2026, vise à faire passer la contribution des mines à environ 1 % du produit intérieur brut à 10 % d’ici 2030, en misant sur la transformation locale et la formalisation du secteur. Cette orientation s’inscrit aussi dans la logique de l’East African Community, qui pousse ses États membres à développer le traitement des minerais sur place plutôt que l’exportation de matières brutes.
Ce cap n’est pas sorti de nulle part. Le ministère kényan de l’Exploitation minière avait déjà lancé, dès 2023, un appel d’offres pour l’établissement d’une raffinerie d’or accréditée à l’international. Le projet de raffinerie de Kakamega, évalué à 5,8 milliards de shillings kényans, est présenté par les médias publics comme une infrastructure destinée à capter davantage de valeur au plus près des zones de production.
Or artisanal, pertes fiscales et course à la formalisation
Sur le terrain, le dossier de l’or reste dominé par l’artisanat et l’informel. Dans son rapport sectoriel 2025, le ministère kényan estime qu’environ 250 000 mineurs artisanaux opèrent largement hors des circuits réglementés. Il avance aussi qu’environ 300 kg d’or seraient produits chaque mois, pour une valeur d’environ 3 milliards de shillings, avec une perte potentielle de 100 millions de shillings par mois en redevances, soit 1,2 milliard par an. Ces chiffres sont des estimations officielles, mais ils donnent l’ordre de grandeur du manque à gagner pour l’État.
Le même rapport met en lumière le cœur du problème : l’absence de points de vente structurés, de suivi fiable des volumes et de mécanismes de collecte assez solides. Autrement dit, le Kenya ne manque pas seulement de minerais. Il manque encore d’institutions capables de transformer une activité diffuse en filière lisible, taxable et sécurisée.
Cette logique explique aussi l’insistance du pouvoir sur des raffineries nationales et sur l’achat prioritaire d’or par la Banque centrale du Kenya. Pour Nairobi, centraliser une partie des achats permettrait de mieux suivre le métal, de soutenir la réserve de change et de réduire la fuite de valeur vers l’extérieur. C’est une approche classique de captation de la rente minière, mais elle suppose une administration solide et des volumes réguliers.
La bataille du sous-sol ne se limite pas à l’or
La ligne défendue par le président William Ruto est plus large que le seul métal jaune. Le chef de l’État dit vouloir conditionner les grands projets miniers à la transformation locale, qu’il s’agisse de soude, de pétrole, de lithium, de cobalt ou d’autres métaux rares. Cette posture a été renforcée par le bras de fer engagé avec la filiale kenyane de Tata Chemicals autour de la soude, un dossier devenu emblématique de la question de la valeur ajoutée sur place.
Dans cette même logique, le projet de Mrima Hill, dans le comté de Kwale, occupe une place stratégique. Le ministère y a publié en 2026 des termes de référence pour un projet portant sur le niobium et les terres rares. Le document officiel présente ces ressources comme stratégiques et ouvre leur commercialisation par appel à manifestation d’intérêt. Dans une économie mondiale avide de minerais critiques, le Kenya veut éviter le scénario où l’extraction part ailleurs et la transformation aussi.
Le pays se retrouve donc au croisement de plusieurs pressions. D’un côté, les investisseurs étrangers, notamment américains et chinois, scrutent des gisements à forte valeur future. De l’autre, les communautés locales réclament davantage de retombées, de transparence et de permis clairs. Entre les deux, l’État cherche à reprendre la main sur la négociation, les royalties et l’implantation d’unités de traitement.
Un mouvement kényan qui résonne à l’échelle africaine
Le choix kényan s’inscrit dans une tendance plus large sur le continent. L’Union africaine, à travers l’Africa Mining Vision, défend depuis des années une exploitation « transparente, équitable » et surtout créatrice de valeur locale. Le texte insiste sur la transformation sur place, les liens avec l’industrie et le fait de sortir l’Afrique du rôle de simple exportatrice de matières premières.
Dans l’Afrique de l’Est, cette orientation a un poids particulier. Le Kenya cherche à combiner intégration régionale, industrialisation et meilleure collecte fiscale, alors que plusieurs États voisins mènent aussi des politiques de rétention ou de transformation locale. Le message est clair : le temps où les minerais quittaient le continent sans grande valeur ajoutée est de plus en plus contesté.
Reste la question décisive : le Kenya pourra-t-il transformer une ambition politique en filière crédible ? La réponse dépendra des permis, des infrastructures, de l’acceptation locale et de la capacité à produire des données fiables. Sans cela, l’interdiction des exportations brutes restera un cap affiché. Avec cela, Nairobi pourrait commencer à redéfinir la place du pays dans l’économie minière régionale et continentale.