Quand la gouvernance de l’IA quitte les salons techniques
À Riyad, l’Algérie a choisi de déplacer le débat sur l’intelligence artificielle du registre des principes vers celui des rapports de force. Derrière les formules sur l’éthique, une question plus concrète domine : qui contrôle les infrastructures, les données, les modèles et l’énergie nécessaires pour faire tourner l’IA ? C’est sur ce terrain que Alger a défendu, le 15 septembre 2026, l’idée d’une agence internationale dédiée à la gouvernance de l’IA.
Cette prise de position intervient au moment où l’Union africaine a déjà fixé un cap continental. En 2024, les ministres africains ont adopté une Stratégie continentale pour l’intelligence artificielle, destinée à encadrer un usage responsable et inclusif de ces technologies, tandis que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a, en avril 2026, demandé aux États membres d’accélérer leurs stratégies nationales alignées sur Agenda 2063. L’Algérie ne parle donc pas depuis un vide institutionnel ; elle s’inscrit dans une architecture africaine qui tente de peser dans la gouvernance mondiale du numérique.
Ce que l’Algérie a proposé à Riyad
Le ministre algérien de la Poste et des Télécommunications, Sid Ali Zerrouki, a plaidé pour la création d’une agence internationale capable de garantir une coopération plus équitable autour de l’IA. Selon le communiqué relayé par les autorités algériennes, il a aussi insisté sur un point rarement mis en avant dans les débats publics : pour de nombreux pays, le vrai blocage ne tient pas seulement aux règles, mais à l’accès aux centres de données, à la puissance de calcul, à l’énergie, aux compétences, aux modèles et aux financements. L’argument est politique, mais il est aussi matériel.
Le forum mondial de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA, organisé du 14 au 17 septembre 2026 à Riyad, a précisément pour thème la transformation de la coopération mondiale autour de la gouvernance éthique de l’IA. L’UNESCO a rappelé à cette occasion avoir accompagné 77 pays dans l’élaboration de stratégies et de politiques nationales d’IA, et 58 dans leur évaluation de préparation, via sa méthodologie RAM, qui mesure la capacité d’un pays à développer, déployer et gouverner ces technologies. La proposition algérienne s’insère donc dans un mouvement déjà lancé, mais encore très inégal.
L’idée d’une agence internationale n’est pas un détail de langage. Elle suggère que la question de l’IA ne peut plus être traitée uniquement par des codes de conduite ou des déclarations de principe. Elle appelle un cadre de coordination plus stable, plus lisible et plus représentatif. Pour l’Algérie, cette architecture devrait éviter que la norme soit écrite par ceux qui contrôlent déjà l’essentiel des infrastructures. C’est là que se joue la souveraineté technologique évoquée par Alger.
Une lecture africaine de la souveraineté numérique
Depuis plusieurs mois, Alger pousse ce dossier dans des enceintes africaines et multilatérales. En janvier 2026, Sid Ali Zerrouki a été présenté comme membre du Conseil africain de l’intelligence artificielle, une instance liée à l’Alliance Smart Africa, avec un mandat tourné vers les politiques publiques, les infrastructures numériques, l’innovation et le renforcement des capacités. Cette présence régulière confirme une ligne : l’Algérie veut compter dans les arbitrages continentaux sur le numérique, pas seulement commenter les normes venues d’ailleurs.
Cette position résonne aussi avec la dynamique interne du pays. En mai 2026, le gouvernement algérien a examiné un projet de stratégie nationale d’intelligence artificielle. En septembre 2026, le ministère de l’Enseignement supérieur a lancé une première réunion de coordination pour traduire cette stratégie en programmes concrets. Autrement dit, la diplomatie de l’IA que porte Alger à Riyad est aussi le prolongement d’un travail national encore en construction.
Pour les autorités algériennes, l’enjeu est double. D’un côté, il s’agit d’éviter une dépendance technique qui cantonnerait les pays africains au rôle d’utilisateurs. De l’autre, il faut bâtir des capacités locales pour comprendre, tester et encadrer les systèmes d’IA. Cette lecture rejoint la stratégie de l’Union africaine, qui appelle à des approches nationales unifiées, mais compatibles avec une ambition continentale commune.
Pour les populations, l’effet concret sera jugé ailleurs que dans les communiqués. Dans les services publics, l’IA peut accélérer certaines procédures si les bases de données sont fiables et si les administrations savent les protéger. Dans l’économie, elle peut soutenir les start-up, la recherche et les services numériques, mais seulement si les talents et les infrastructures suivent. Sans cela, le fossé entre capitales équipées et territoires mal connectés risque de s’élargir. La question n’est donc pas abstraite : elle touche l’emploi, la formation et la qualité des services.
Ce que ce signal change pour le continent
La portée de cette prise de parole dépasse l’Algérie. Elle montre que l’Afrique ne se contente plus d’être invitée aux débats mondiaux sur l’IA ; elle arrive avec ses propres priorités. L’Union africaine a déjà posé un cadre politique. L’Algérie pousse maintenant l’idée que ce cadre doit être relié à une gouvernance internationale plus équilibrée, afin d’éviter une concentration durable des capacités entre quelques acteurs. C’est une inflexion importante dans une négociation encore ouverte.
Le prochain test sera politique. Il faudra voir si les forums multilatéraux traduisent les déclarations de Riyad en mécanismes concrets : partage des données, accès aux infrastructures, financement des compétences, et place réelle des pays africains dans les organes de pilotage. Si ce n’est pas le cas, la promesse d’une IA éthique restera largement pilotée depuis les centres de décision déjà dominants. Si le mouvement actuel aboutit, l’Afrique pourrait peser davantage dans la définition des règles du jeu mondial.