Au Salon du Chocolat, une tablette raconte rarement toute son histoire. Derrière le goût, il y a des planteurs, des unités de transformation et des entreprises qui se partagent une chaîne de valeur mondiale. Pour la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, l’enjeu ne se limite donc pas à faire connaître ses fèves : il s’agit aussi d’accroître la part de richesse créée dans le pays.
L’édition parisienne du Salon du Chocolat s’est tenue du 28 octobre au 1er novembre 2026. La Côte d’Ivoire y était présentée comme un acteur central de la filière, dans un rendez-vous qui met en scène les produits, les savoir-faire et les pays producteurs. Mais une vitrine internationale ne dit pas, à elle seule, qui transforme le cacao, qui fixe les prix, ni quelle part revient aux communautés productrices.
Une puissance agricole face au défi de la valeur ajoutée
Le cacao occupe une place majeure dans l’économie ivoirienne. Il fait vivre directement ou indirectement des millions de personnes et constitue une source importante de revenus d’exportation. À l’échelle mondiale, l’Afrique de l’Ouest concentre l’essentiel de la production : la Côte d’Ivoire et le Ghana en sont les deux principaux pays producteurs. Cette proximité crée des intérêts communs, mais aussi une forte exposition aux mêmes aléas climatiques et aux fluctuations des marchés.
La récolte varie selon les saisons et les campagnes. Pour éviter de confondre les données, il faut distinguer la production d’une année civile des estimations établies pour une campagne cacaoyère. L’Organisation internationale du cacao (ICCO), dont le siège se trouve à Abidjan, estimait la production ivoirienne à 1,681 million de tonnes pour la campagne 2024-2025. Ce chiffre confirme le poids du pays, sans résumer à lui seul les revenus des producteurs ni la situation de chaque région.
La question centrale est celle de la transformation locale. Transformer les fèves en produits intermédiaires ou finis — beurre, poudre, pâte, puis chocolat — permet de développer des activités industrielles et des compétences au-delà de la culture et de l’exportation des fèves. Selon le Conseil du Café-Cacao, le taux de transformation locale a atteint 39 % pendant la campagne 2024-2025. Ce progrès reste à mettre en regard des volumes exportés et de la valeur réellement captée par les entreprises et les travailleurs ivoiriens.
Le défi ne se règle pas en installant des usines seulement. Il faut aussi sécuriser l’approvisionnement, financer les équipements, former la main-d’œuvre et conquérir des marchés. Les grandes unités industrielles peuvent accroître les volumes transformés. Les petites entreprises et les chocolatiers locaux, eux, ont besoin d’un accès fiable aux fèves, à l’énergie, au crédit et aux réseaux de distribution. Leurs contraintes ne sont pas les mêmes que celles des groupes exportateurs.
Du prix bord champ aux exigences des marchés
Pour les producteurs, l’enjeu quotidien reste le revenu tiré de la récolte. En Côte d’Ivoire, l’État fixe un prix minimum garanti au producteur au début de chaque campagne principale. Pour 2025-2026, le prix annoncé était de 2 800 francs CFA le kilogramme. Ce mécanisme vise à protéger les planteurs des variations du marché international, mais son efficacité dépend aussi du respect du prix dans les zones de collecte et de la capacité des acheteurs à payer sans retard.
Le prix affiché ne dit pas tout. Les exploitations n’ont pas les mêmes rendements, et les producteurs doivent couvrir les coûts de la main-d’œuvre, des intrants et de l’entretien des parcelles. Dans les zones rurales, une mauvaise récolte peut peser directement sur les dépenses des ménages. À Abidjan et dans les pôles industriels, la transformation peut créer des emplois et des débouchés, mais ces retombées ne bénéficient pas automatiquement aux communautés agricoles éloignées.
Les règles de traçabilité ajoutent une autre pression. Les entreprises qui vendent sur certains marchés, notamment européens, doivent pouvoir documenter l’origine du cacao et son lien avec les parcelles de production. Cette évolution renforce l’importance des données fiables et de l’accompagnement des coopératives. Elle peut aussi être coûteuse pour les petits producteurs si les obligations de suivi leur sont transférées sans moyens suffisants.
La durabilité est ainsi liée à plusieurs questions concrètes : protéger les forêts, renouveler les plantations vieillissantes, améliorer les rendements sans étendre les cultures sur des espaces naturels, et garantir de meilleures conditions de travail. La traçabilité peut aider à suivre ces engagements. Elle ne remplace toutefois ni les contrôles indépendants ni le partage transparent des coûts entre producteurs, industriels et acheteurs.
Une vitrine parisienne, un enjeu ouest-africain
Un salon consacré au chocolat offre aux producteurs, aux transformateurs et aux marques une occasion de présenter leurs produits à des acheteurs et au public. Pour les acteurs ivoiriens, l’intérêt est de faire connaître des chocolats fabriqués localement et de nouer des partenariats commerciaux. La présence dans un événement international ne permet cependant pas, à elle seule, de mesurer les contrats signés, les débouchés obtenus ou les revenus reversés aux planteurs.
La Côte d’Ivoire partage cette ambition avec le Ghana et d’autres pays producteurs de la région. Une coopération plus étroite peut renforcer leur capacité à défendre des intérêts communs dans une filière où les cours, les transformateurs et les marques dépassent les frontières nationales. La CEDEAO, organisation d’intégration de l’Afrique de l’Ouest, constitue un cadre régional pour ces échanges, même si les politiques agricoles et les dispositifs de commercialisation restent largement nationaux.
Le rendez-vous parisien met donc en lumière une tension durable : la Côte d’Ivoire fournit une part essentielle du cacao mondial, mais la reconnaissance de cette place ne garantit pas une juste répartition de la valeur. Le prochain indicateur à suivre ne sera pas seulement le volume récolté. Ce sera aussi la progression de la transformation locale, la rémunération effective des planteurs et la capacité des entreprises ivoiriennes à vendre leurs produits sur des marchés durables.
Sources de contexte : dates du Salon du Chocolat de Paris, rapport annuel 2024-2025 de l’Organisation internationale du cacao, annonce du Conseil du Café-Cacao sur le prix garanti et la transformation, diagnostic du Plan national de développement 2026-2030.