Au Kenya, la transformation numérique avance, mais elle n’avance pas partout au même rythme

Au Kenya, le numérique n’est plus une promesse lointaine. C’est déjà un outil de classe, un levier administratif et un argument économique. Mais entre Nairobi, les chefs-lieux de comté et les zones encore mal couvertes, la question reste la même : qui profite vraiment de la bascule ? Le Kenya Digital Economy Acceleration Project, ou KDEAP, a justement été conçu pour réduire cet écart.

Le programme s’inscrit dans la stratégie plus large du gouvernement kényan pour faire du pays un hub numérique régional en Afrique de l’Est. Il repose sur une logique simple : mieux connecter les écoles, les services publics et les territoires pour que la croissance numérique ne reste pas concentrée dans les grands centres urbains. Cette orientation s’aligne aussi avec la Vision 2030 et, à l’échelle continentale, avec la stratégie numérique de l’Union africaine.

Ce que disent les chiffres : des progrès visibles dans l’éducation, des lenteurs ailleurs

Le point d’étape réalisé le lundi 14 septembre 2026 a mis en avant des résultats tangibles dans l’éducation. Plus de 62 000 enseignants ont été formés aux outils numériques. Plus de 5 000 tableaux interactifs ont été installés. Près de 100 000 élèves en bénéficient déjà. À l’échelle d’un pays où l’accès à l’internet fiable reste inégal, ces données montrent une avancée concrète, surtout pour l’école publique.

Le gouvernement veut désormais aller plus vite dans les zones insuffisamment desservies. Ce point est central. Dans les comtés ruraux, la question n’est pas seulement l’équipement des salles de classe. Elle touche aussi la connexion, l’entretien du matériel, la formation continue des enseignants et la capacité des établissements à utiliser les outils sur la durée. Sans ces éléments, l’équipement reste visible, mais son impact s’érode.

Le KDEAP ne se limite pas à l’école. Lancé en 2023, il représente 390 millions de dollars et sa première phase court de 2023 à 2028. La Banque mondiale indique que le programme doit aussi améliorer l’accès au haut débit, connecter davantage d’institutions publiques, numériser certains services et renforcer les compétences nécessaires à l’économie numérique. En clair, il s’agit autant d’infrastructure que de capacité d’usage.

Le vrai défi : exécuter vite, et dans un pays très inégalement connecté

Le revers du tableau est moins flatteur. Dans un aide-mémoire de 2025, la Banque mondiale relevait que seuls 8 des 25 indicateurs de résultats avaient atteint ou dépassé leur cible. Le même document faisait état de décaissements de 10,6 millions de dollars, soit 3,1 % du financement approuvé, avec plusieurs retards dans les marchés publics. Le constat n’est pas anecdotique : dans les projets numériques, les lenteurs administratives peuvent retarder aussi bien les câbles que les compétences.

Ces retards ont des effets très concrets. Pour l’administration centrale, ils pèsent sur la crédibilité d’un programme présenté comme structurant. Pour les établissements scolaires, ils retardent l’accès à des outils pédagogiques désormais considérés comme essentiels. Pour les petites entreprises et les usagers des services publics, ils prolongent les écarts entre les zones bien desservies et celles qui restent au bord du réseau. Le numérique kényan progresse, mais il progresse encore par paliers.

La question territoriale reste donc décisive. Le programme a été pensé pour réduire les disparités entre régions, et le gouvernement reconnaît lui-même que les bénéfices de la transformation numérique ne sont pas répartis uniformément. Dans un pays où l’activité économique, l’accès à l’information et les services administratifs se concentrent souvent dans les grands axes, l’enjeu est de relier les périphéries à la même vitesse que les centres.

Une séquence suivie de près dans la région

Cette revue de septembre ne clôt rien. Elle sert plutôt de test de vitesse. Les autorités kényanes et la Banque mondiale devront désormais accélérer les composantes en retard, notamment celles liées aux marchés publics, à la connectivité et au déploiement à grande échelle. Le calendrier compte, car la phase actuelle doit encore produire des effets mesurables avant 2028.

À l’échelle régionale, le dossier compte au-delà du seul Kenya. Le pays cherche à consolider sa place dans la Communauté d’Afrique de l’Est, où la compétitivité passe de plus en plus par la circulation des données, des services et des compétences. Si Nairobi parvient à exécuter son programme, le message sera clair : la transformation numérique africaine ne se résume pas à des annonces, elle dépend d’infrastructures, de formation et de gouvernance.

Le Kenya dispose déjà d’atouts reconnus, notamment un écosystème technologique dynamique et un usage massif du mobile money. Le KDEAP cherche à transformer cet avantage en capacité publique durable. C’est là que se joue la suite : non pas dans la seule quantité de matériel installé, mais dans la capacité du système à rendre le numérique utile, accessible et équitable pour les Kényans, de Nairobi aux comtés les plus éloignés.