À Dakar, la justice sénalaise ouvre un nouveau front dans le contentieux des violences politiques qui ont marqué le pays entre 2021 et 2024. Pour la première fois dans ce dossier, quatre personnes ont été mises en cause dans le cadre d’une information judiciaire liée aux sévices dénoncés par le militant de Pastef Pape Abdoulaye Touré.

Cette étape intervient alors que la demande de justice reste l’un des sujets sensibles de la trajectoire politique récente du Sénégal. Elle pose une question centrale : comment établir les responsabilités individuelles sans transformer la procédure en instrument de règlement de comptes entre camps politiques ?

Une séquence politique qui dépasse le seul dossier Touré

Le dossier s’inscrit dans une période de fortes tensions au Sénégal. Entre février 2021 et février 2024, plusieurs épisodes électoraux et judiciaires ont provoqué des manifestations, des arrestations et des affrontements dans plusieurs villes, notamment à Dakar, Saint-Louis et Ziguinchor.

La crise a commencé avec l’arrestation d’Ousmane Sonko en mars 2021, alors figure majeure de l’opposition. Elle s’est prolongée lors des mobilisations liées à son procès, à son éligibilité et au report de l’élection présidentielle de 2024. Ces épisodes ont profondément affecté le rapport entre une partie de la population, les autorités politiques et les forces de sécurité.

Une loi d’amnistie, adoptée le 6 mars 2024, couvre les infractions commises entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024 lorsqu’elles étaient liées à des manifestations ou à des motivations politiques. Le texte avait été présenté comme un outil d’apaisement. Ses détracteurs estiment toutefois qu’il peut limiter l’accès des victimes à la justice.

Dans ce contexte, les qualifications retenues dans le dossier de Pape Abdoulaye Touré revêtent une importance particulière. Les magistrats semblent examiner des faits susceptibles de relever de la torture et, pour certains mis en cause, de crimes contre l’humanité. La portée exacte de ces qualifications devra toutefois être précisée au fil de l’instruction.

Quatre personnes mises en cause à Dakar

Le mardi 22 septembre 2026, les juges des premier et deuxième cabinets du tribunal de grande instance de Dakar ont procédé aux premières inculpations rapportées dans cette affaire. La procédure fait suite aux investigations de la Section de recherches de Colobane.

Les personnes concernées comprennent deux agents de sécurité du Centre des œuvres universitaires de Dakar, le Coud, ainsi que deux vigiles qui travaillaient auprès de l’ancien ministre de la Jeunesse Pape Malick Ndour au moment des faits présumés.

L’un des agents affectés à la sécurité du campus de l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar a été placé en détention préventive. Les trois autres personnes ont été placées sous contrôle judiciaire. L’une d’elles est également soumise à un bracelet électronique, selon les informations rapportées par plusieurs médias sénégalais.

Les qualifications évoquées comprennent notamment l’association de malfaiteurs, la torture et des faits présentés comme pouvant relever d’un crime contre l’humanité. À ce stade, il s’agit de mises en cause dans le cadre d’une instruction. Elles ne préjugent pas de la culpabilité des personnes concernées.

Les identités et les rôles précis de chacun devront encore être établis par les auditions, les confrontations et l’examen des éléments matériels. La justice devra notamment déterminer qui aurait participé aux faits, qui aurait donné des instructions et dans quelles conditions les personnes impliquées auraient agi.

La plainte d’un étudiant au cœur de l’instruction

Pape Abdoulaye Touré, étudiant en master de droit et militant de Pastef, a déposé une plainte en septembre 2024. Il affirme avoir été arrêté dans la nuit du 2 au 3 juin 2023, non loin de son domicile, par des hommes se présentant comme des agents de sécurité liés à l’ancien ministre Pape Malick Ndour.

Selon son récit, des gendarmes en tenue auraient également été présents. Le militant affirme avoir été conduit dans un autre lieu, agressé, torturé et menacé de mort. Des images montrant son visage tuméfié avaient alors circulé sur les réseaux sociaux et suscité une forte émotion au Sénégal.

Les personnes mises en cause contestent les accusations, d’après les éléments rapportés par la presse sénégalaise. Certains soutiennent avoir remis Pape Abdoulaye Touré aux gendarmes. Un agent du Coud nie, pour sa part, avoir été présent sur les lieux au moment évoqué.

La procédure devra donc confronter plusieurs récits. Elle devra aussi examiner les éventuelles traces médicales, les communications, les témoignages et les images disponibles. Dans un dossier portant sur des violences présumées, la solidité de ces éléments sera déterminante pour éviter que l’instruction ne repose uniquement sur des déclarations contradictoires.

Une attente de justice qui vise aussi les forces de sécurité

Amnesty International Sénégal a salué l’ouverture de cette procédure. L’organisation demande toutefois que les investigations ne s’arrêtent pas aux agents privés ou aux personnels périphériques de l’appareil d’État.

La question de la responsabilité des forces de sécurité demeure centrale. Les mobilisations de 2021 à 2024 ont donné lieu à de nombreuses accusations de violences policières et de recours disproportionné à la force. Des organisations de défense des droits humains ont également documenté des arrestations arbitraires, des mauvais traitements et des décès liés à certaines manifestations.

Dans un communiqué publié en 2025, Amnesty International rappelait que la loi d’amnistie sénégalaise couvrait les faits politiques commis entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024. L’organisation appelait les autorités à garantir aux victimes un accès effectif à la justice, aux soins et à la réparation.

La procédure actuelle ne concerne donc qu’un dossier individuel, mais elle peut avoir une portée plus large. Si l’instruction remonte la chaîne des responsabilités, elle pourrait contribuer à clarifier le rôle respectif des agents privés, des responsables administratifs, des autorités politiques et des forces publiques.

Un test pour la justice sénégalaise et la région ouest-africaine

Le Sénégal reste un acteur important de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation qui cherche à défendre la stabilité politique et les principes démocratiques dans la région. Les crises récentes ont cependant montré que la solidité institutionnelle ne se mesure pas seulement à l’existence d’élections.

Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à enquêter sur les violences commises pendant une crise, y compris lorsque les faits impliquent des personnes proches du pouvoir d’hier ou d’aujourd’hui. Sur ce point, le traitement du dossier Touré sera observé au Sénégal comme dans les autres pays ouest-africains confrontés à des mobilisations contestataires.

Le prochain enjeu sera la poursuite de l’instruction. Les magistrats devront entendre les victimes, les témoins et les personnes mises en cause. Ils devront également déterminer si d’autres responsables peuvent être entendus, notamment parmi les agents publics présents lors des événements dénoncés.

Pour les familles des victimes et les personnes ayant subi des violences, cette première étape ne constitue qu’un début. Pour l’État sénégalais, elle représente un test de transparence. Pour la région, elle rappelle qu’une sortie de crise politique reste incomplète lorsque les faits graves ne font pas l’objet d’un examen judiciaire indépendant.