Une voix camerounaise vient de franchir un nouveau seuil dans le théâtre francophone. Avec Ima Maryam : le jugement de Marie, Hermine Yollo reçoit le Prix RFI Théâtre 2026. La distinction a été remise le dimanche 27 septembre 2026 à Limoges, pendant le festival Les Zébrures.
Une récompense qui met Douala au centre de la création
Née à Douala, Hermine Yollo appartient à une génération d’artistes camerounaises qui écrivent, dirigent et produisent leurs propres œuvres. Elle est aussi traductrice de formation et dirige la compagnie professionnelle NGOTI. Pour décrire son travail, elle préfère l’expression « metteuse en mots » à celle de metteuse en scène. Elle revendique ainsi une pratique centrée sur la langue, son rythme et sa capacité à faire surgir des récits oubliés.
Son texte primé s’empare d’une figure connue dans les traditions chrétienne et musulmane : Marie, appelée Maryam dans le Coran. La pièce ne cherche pas à reproduire un récit religieux établi. Elle imagine un espace de parole où ce personnage peut être entendu autrement, loin des représentations figées qui l’ont souvent entouré.
Cette relecture ouvre plusieurs questions. Qui parle lorsque l’histoire d’une femme est racontée par des institutions, des traditions ou des hommes ? Que devient une figure sacrée lorsque le théâtre lui rend une parole intime ? Et comment évoquer les violences faites aux femmes sans réduire leur expérience au silence ou au statut de victime ?
Le texte avance sur cette ligne sensible. Il interroge les dogmes, la mémoire et les mécanismes qui transforment parfois les femmes en symboles, tout en effaçant leur humanité. Le jury du Prix RFI Théâtre a retenu une écriture qui combine recherche formelle et questionnement féministe.
Un prix inscrit dans un réseau francophone
Le Prix RFI Théâtre s’adresse à de jeunes auteurs et autrices d’Afrique, des Caraïbes, de l’océan Indien, du Proche-Orient et du Moyen-Orient. Pour l’édition 2026, les candidatures devaient porter sur des textes originaux, inédits en France et écrits en français. L’appel a attiré 142 manuscrits, principalement issus du continent africain, selon les informations publiées autour de la sélection.
Le dispositif ne se limite pas à une remise de prix. Il prévoit notamment une dotation de 2 000 euros attribuée par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, une résidence de création soutenue par l’Institut français et un accompagnement dramaturgique avec Théâtre Ouvert. Une résidence est également prévue à la Villa Saint-Louis Ndar, à Saint-Louis du Sénégal.
Ce fonctionnement compte pour les dramaturges africains. La reconnaissance symbolique est importante, mais elle ne suffit pas toujours à faire passer un texte de la page à la scène. Les résidences, les lectures publiques et les rencontres professionnelles donnent aux auteurs des conditions concrètes pour retravailler leur écriture et construire des partenariats.
Le prix sera aussi accompagné d’une lecture publique et d’une diffusion sur les antennes de RFI. Cette visibilité peut élargir l’audience d’un texte qui, sans relais institutionnel, resterait parfois cantonné à un cercle professionnel ou à une scène locale.
Les Zébrures, une scène pour les écritures en mouvement
La remise du prix s’est déroulée dans le cadre des Zébrures, organisées à Limoges du 23 septembre au 3 octobre 2026. Pour la première fois, les éditions de printemps et d’automne ont été réunies dans un même festival. Théâtre, danse, musique, lectures et rencontres y présentent des artistes venus de plusieurs espaces francophones.
Le festival accueille des créateurs africains, caribéens, européens et moyen-orientaux. La programmation associe des spectacles aboutis à des formes en cours d’élaboration. Cette place accordée aux lectures et aux résidences permet de montrer le théâtre avant même sa production complète.
Hassane Kassi Kouyaté, directeur artistique des Zébrures, a placé cette édition sous le signe du refus de l’isolement. Le festival entend défendre la circulation des artistes et des textes dans un contexte marqué par les contraintes financières et les difficultés de mobilité. Les refus de visas, lorsqu’ils touchent des artistes invités, peuvent interrompre des collaborations et fragiliser les échanges culturels.
Cette question concerne directement les créateurs africains. Pour beaucoup, une résidence en Europe, une lecture au Sénégal ou une tournée régionale représentent des étapes professionnelles décisives. Mais ces opportunités restent dépendantes des financements, des procédures administratives et de l’existence de lieux capables d’accueillir les œuvres.
Au Cameroun, une dynamique qui cherche encore ses vitrines
Le parcours d’Hermine Yollo renvoie à une réalité souvent moins visible : le Cameroun dispose d’une importante activité d’écriture et de création scénique. Des compagnies travaillent à Yaoundé, à Douala et dans d’autres villes. Elles développent le théâtre, le conte, la traduction, la performance et le slam.
La difficulté se situe souvent moins dans l’absence de talents que dans l’accès aux espaces de diffusion. Les artistes ont besoin de lieux réguliers, de financements durables, de résidences et de réseaux professionnels. Les autrices rencontrent en plus des obstacles spécifiques. Certaines écrivent dans l’isolement, sans accompagnement éditorial ni scène pour tester leurs textes.
Le travail de Hermine Yollo s’inscrit dans cette volonté de faire sortir les écritures féminines de la sphère privée. Sa récompense attire l’attention sur une création camerounaise qui ne se limite pas aux récits attendus. Elle montre aussi que les débats sur la religion, le corps, la mémoire et la place des femmes peuvent être portés depuis le Cameroun avec une langue et une dramaturgie propres.
Le slam participe à la même transformation. À Limoges, le poète sénégalais Patherson travaille sur un texte nourri par les traditions orales africaines et les outils de l’écriture théâtrale. Cette rencontre entre oralité, poésie et dramaturgie traduit une évolution des formes. Les frontières entre spectacle, récit, musique et performance deviennent plus perméables.
Une portée qui dépasse la seule cérémonie
La distinction obtenue par Hermine Yollo ne concerne donc pas seulement une autrice et une pièce. Elle rappelle la place du Cameroun dans les circulations théâtrales de l’Afrique centrale et de l’espace francophone. Dans la région de la CEMAC, qui réunit notamment le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine, le Tchad et la République du Congo, les échanges culturels restent encore moins structurés que les échanges économiques.
Le théâtre peut pourtant créer des passerelles entre ces pays. Les langues de création, les histoires urbaines, les traditions orales et les expériences politiques y circulent déjà. Il manque surtout des cadres réguliers pour transformer ces proximités en coproductions, en tournées et en formations.
La prochaine étape sera le passage du texte à la scène. Le prix prévoit un accompagnement, mais la réception de la pièce dépendra ensuite des partenaires capables de la produire et de la présenter. Pour Hermine Yollo, comme pour de nombreuses autrices africaines, l’enjeu sera de convertir la visibilité obtenue à Limoges en présence durable dans les théâtres du Cameroun, de la région et de la diaspora.