À Bissau, un texte censé rassurer relance au contraire la question du partage du pouvoir

En Guinée-Bissau, la promesse de « clarification » institutionnelle a surtout ravivé une inquiétude familière : qui contrôle réellement l’État quand la transition écrit elle-même les règles du jeu ? À Bissau, le débat ne porte pas seulement sur une Constitution. Il touche à l’équilibre entre l’exécutif, le Parlement et les partis, dans un pays où chaque blocage politique a souvent ouvert la porte à l’arbitraire.

Le calendrier choisi donne aussi le ton. Les autorités de transition ont fixé un référendum constitutionnel au 30 août 2026, après l’adoption du projet par le Conseil national de transition le 13 janvier 2026. Cette séquence arrive moins d’un an après le coup d’État du 26 novembre 2025, qui a interrompu le processus électoral et installé le général Horta Inta-a à la tête de la transition.

Une transition née d’un coup de force et surveillée par la région

La Guinée-Bissau reste un pays où la stabilité institutionnelle dépend largement du rapport de force entre civils et militaires. Après la prise de pouvoir de novembre 2025, la CEDEAO a suspendu le pays de ses instances de décision et demandé un retour rapide à l’ordre constitutionnel. L’Union africaine a tenu la même ligne, en rappelant son rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement et en appelant à une transition inclusive.

Ce cadrage régional compte, car la Guinée-Bissau ne vit pas en vase clos. Elle appartient à l’espace ouest-africain où la CEDEAO tente encore de défendre une doctrine de tolérance zéro face aux coups d’État, alors même que plusieurs transitions militaires ont fragilisé la norme démocratique dans la sous-région. Dans ce contexte, chaque décision prise à Bissau est observée comme un test de crédibilité pour les institutions régionales.

Ce que prévoit le projet soumis au vote

Le texte constitutionnel ne se contente pas de réorganiser les institutions. Il bascule d’un régime semi-parlementaire vers un régime présidentiel fort. Selon les éléments publiés par les médias africains et internationaux, le président pourrait nommer et révoquer le Premier ministre sans tenir compte d’une majorité parlementaire, tandis que l’Assemblée nationale perdrait une partie de son rôle d’arbitrage. Le chef de l’État disposerait aussi d’un pouvoir de dissolution en cas de « crise politique profonde ».

Le projet réduit aussi l’Assemblée nationale de 102 à 65 députés, ce qui change la représentation politique dans un pays où les petits partis ont longtemps servi de courroies de transmission entre l’électorat et des coalitions mouvantes. Autre nouveauté sensible : les formations qui n’atteindraient pas 4 % des voix aux législatives pourraient être dissoutes. Le mandat présidentiel, lui, resterait fixé à cinq ans, renouvelable une seule fois.

Les soutiens du texte défendent un argument simple : éviter les blocages. Mais, dans les faits, le mécanisme concentre le pouvoir entre les mains du président. Dans un système où le Parlement devient plus petit et où les partis minoritaires sont plus exposés, l’équation favorise les exécutifs disciplinés au détriment du pluralisme.

Des effets politiques très concrets pour les partis, le Parlement et les électeurs

Pour les dirigeants de transition, ce projet sert d’outil de sortie de crise. Pour une partie de l’opposition et de la société civile, il ressemble plutôt à un verrouillage en règle, élaboré par un pouvoir non élu pour prolonger son emprise sur la période transitoire. Cette méfiance est renforcée par le fait que la réforme a été préparée dans un environnement politique bouleversé par le coup d’État et la suspension du processus électoral.

Les conséquences seraient immédiates dans le jeu partisan. Les formations capables de survivre à un seuil électoral plus élevé gagneraient en influence, tandis que les partis locaux ou régionaux, souvent essentiels dans les équilibres bissau-guinéens, pourraient être marginalisés. À court terme, cela peut réduire la fragmentation. À moyen terme, cela peut aussi appauvrir la représentation et déplacer la négociation politique vers le sommet de l’État.

Pour les citoyens, le débat est plus concret qu’il n’y paraît. Dans une économie où l’État reste un employeur, un redistributeur et un arbitre indispensable, la concentration des pouvoirs peut accélérer les décisions. Mais elle peut aussi affaiblir les contre-pouvoirs au moment même où la population attend davantage de prévisibilité, de services publics et de sécurité juridique.

Une séquence bissau-guinéenne qui résonne au-delà du pays

La Guinée-Bissau devient ainsi un cas d’école pour l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO et l’Union africaine suivent de près ce type de transition, car elles cherchent à éviter que la sortie d’un coup d’État ne débouche sur un autre déséquilibre institutionnel, cette fois habillé d’un vernis référendaire. Le calendrier annoncé par les autorités de transition, avec un scrutin constitutionnel le 30 août 2026 et des élections prévues ensuite le 6 décembre 2026, sera donc scruté de très près.

La portée dépasse même le seul cas bissau-guinéen. Dans une région où plusieurs pays ont connu des ruptures constitutionnelles, le débat n’est plus seulement de savoir quand revenir aux urnes. Il s’agit aussi de savoir quel type de régime électoral sera restauré, avec quels garde-fous et quel niveau de pluralisme réel. À Bissau, la réponse à cette question dira beaucoup sur la capacité des institutions ouest-africaines à survivre aux transitions militaires sans se vider de leur substance.