Un couloir énergétique pour éviter l’étranglement

Au Ghana, le gaz n’est plus seulement une ressource industrielle. C’est devenu une question de continuité économique, de stabilité du courant et de compétitivité pour les usines du sud-est, autour de Tema et d’Accra. Tant que le pays dépend d’un acheminement fragile entre l’ouest et les grands centres de consommation, la moindre tension sur l’approvisionnement se répercute vite sur les centrales thermiques, sur les tarifs et sur les entreprises.

Le dossier s’inscrit dans une trajectoire bien connue en Afrique de l’Ouest : les États veulent sécuriser leur énergie tout en restant connectés à des réseaux régionaux. Le Ghana est déjà lié au West African Gas Pipeline, qui transporte du gaz nigérian vers le Bénin, le Togo et le Ghana, tandis que la CEDEAO pousse aussi le projet de gazoduc africain atlantique, pensé comme un corridor régional reliant plusieurs pays de la côte ouest du continent. Le nouveau pipeline étudié par la Ghana National Gas Company s’inscrit donc dans cette logique de maillage, mais avec une priorité nationale très claire : mieux relier l’ouest producteur au sud-est consommateur.

La société publique chargée du transport et du traitement du gaz, Ghana Gas, prévoit de prendre sa décision finale d’investissement au début de 2027 pour un gazoduc terrestre estimé à 500 millions de dollars. Le tracé envisagé couvrirait environ 278 kilomètres. Il relierait les installations de traitement situées dans l’ouest du pays aux industries du sud-est. La direction de l’entreprise a indiqué viser un lancement au plus tard à la fin du premier trimestre 2027.

Ce calendrier n’est pas anodin. L’infrastructure envisagée répond à un écart qui se creuse entre l’offre et la demande. Des estimations relayées dans le secteur de l’énergie placent la demande ghanéenne de gaz autour de 840 millions de pieds cubes standard par jour à l’horizon 2030, alors que la capacité de traitement d’Atuabo reste de 150 millions de pieds cubes par jour. L’Energy Commission du Ghana confirme d’ailleurs que l’usine d’Atuabo dispose d’une capacité de 150 mmscfd. Autrement dit, le pays cherche à déplacer plus vite le gaz disponible vers les bons usages, au bon endroit, avant que la pression ne se transforme en pénurie structurelle.

Pourquoi ce pipeline compte pour l’économie ghanéenne

Le gaz reste le cœur du système électrique ghanéen. Les sources sectorielles les plus récentes indiquent que la production thermique représente plus de 60 % de l’électricité nationale, et que le gaz alimente la grande majorité du combustible utilisé par ces centrales. Ghana Gas a aussi fait valoir que son apport permettrait d’économiser plus d’un milliard de dollars par an sur les carburants des centrales, auxquels s’ajoutent des économies liées au GPL, le gaz de cuisson utilisé par les ménages. Même si ces montants doivent toujours être lus avec prudence lorsqu’ils viennent d’un opérateur public, ils illustrent un point central : sans gaz, le coût du kilowattheure et la facture budgétaire montent vite.

Le gouvernement ghanéen a déjà placé ce sujet au centre de son agenda énergétique. En 2025, le ministère des Finances a évoqué les économies possibles d’une nouvelle usine à Atuabo. Le ministère de l’Énergie, lui, a mis en avant les pertes liées au gaz non traité, tandis que la Petroleum Commission a confirmé l’objectif d’une seconde unité de traitement à Atuabo, avec une capacité portée à 150 millions de pieds cubes par jour. Cette séquence montre une stratégie simple : augmenter la transformation locale, sécuriser le transport, puis limiter les importations coûteuses de combustibles liquides pour les centrales.

Le financement reste toutefois le principal point de tension. Ghana Gas indique compter sur une participation publique de 30 %, le reste devant venir d’acteurs privés. Dans un pays où les arbitrages budgétaires sont déjà lourds, ce montage conditionne le calendrier réel du projet. À court terme, le chantier pourrait soulager les industriels de Tema, où se concentrent une partie des activités manufacturières et logistiques. À moyen terme, il pourrait réduire la dépendance à des itinéraires régionaux exposés à des contraintes techniques et contractuelles. À l’échelle du pays, le bénéfice attendu est plus large : moins de coupures, moins de carburant importé, et une meilleure prévisibilité pour les entreprises comme pour les ménages.

Le projet a aussi une portée régionale. Le Ghana ne sort pas de l’intégration énergétique ouest-africaine ; il la renforce à sa manière. Le pays participe déjà aux discussions sur le gazoduc africain atlantique, présenté par la CEDEAO comme un instrument d’intégration énergétique reliant plusieurs pays de la côte ouest. Dans ce paysage, le nouveau pipeline n’est pas seulement un tube d’acier. C’est un test de souveraineté énergétique pour un pays de la CEDEAO qui veut transformer son gaz en levier industriel, tout en restant connecté aux grands corridors régionaux. La décision attendue au début de 2027 dira si cette ambition peut passer du discours à l’exécution.