Un opérateur peut-il devenir un levier de politique publique pour toute l’économie ? En Éthiopie, la nomination de l’ancienne dirigeante d’Ethio Telecom au ministère de l’Innovation et de la Technologie place cette question au cœur du prochain agenda numérique.
Un changement de poste, au-delà des télécommunications
Le 8 octobre 2026, la Chambre des représentants des peuples a approuvé la nomination de Frehiwot Tamiru comme ministre de l’Innovation et de la Technologie. Elle succède à Belete Molla, qui occupait ce portefeuille depuis 2021. Le remaniement a été présenté par le Premier ministre Abiy Ahmed ; la télévision publique éthiopienne et l’Agence de presse éthiopienne ont confirmé la nomination et la date. Le compte rendu de la télévision publique éthiopienne et celui de l’Agence de presse éthiopienne concordent sur ces éléments.
Frehiwot Tamiru dirigeait Ethio Telecom depuis 2018. Son passage à la tête de l’opérateur public l’a placée au centre du développement des réseaux et des services numériques, notamment Telebirr, la plateforme de paiement mobile lancée en 2021. Elle rejoint désormais un ministère dont les responsabilités vont au-delà de la téléphonie : innovation, recherche, technologies numériques et domaines géospatiaux et spatiaux.
Ce parcours lui donne une expérience de gestion d’infrastructures et de services à grande échelle. Il ne garantit pas, à lui seul, que les priorités d’un opérateur commercial se traduiront en politiques efficaces pour les universités, les entreprises locales ou les services publics. C’est précisément le passage de l’exploitation à la stratégie nationale qui sera observé.
Des résultats importants, mais une couverture inégale
Pour l’exercice budgétaire éthiopien 2025-2026, Ethio Telecom a annoncé 215,82 milliards de birrs de revenus, en hausse de 33,2 % sur un an, et une base de 90,12 millions de clients. Ces chiffres proviennent du rapport annuel de l’opérateur ; l’ENA a également relayé les revenus et leur progression. Ils décrivent la performance d’une entreprise, pas le niveau d’accès réel de chaque habitant à une connexion abordable et fiable.
L’expansion des services numériques peut faciliter les paiements, le commerce et l’accès à certains services administratifs. Mais les bénéfices diffèrent selon les territoires. Les entreprises et les usagers des grandes villes profitent plus facilement d’une couverture rapide et stable ; les zones rurales ou mal desservies restent confrontées aux coûts de déploiement, à la disponibilité des appareils et aux compétences nécessaires pour utiliser les services.
Une évaluation de la Banque mondiale sur le marché des télécommunications éthiopien relève que des millions de personnes dans certaines zones d’Amhara et d’Oromia demeuraient hors de portée du réseau 4G. Elle souligne aussi que l’arrivée de nouveaux opérateurs a accompagné l’expansion des réseaux. Le secteur s’est ouvert à la concurrence depuis l’octroi d’une licence à Safaricom Ethiopia, sans que cette évolution efface les inégalités de couverture ni les questions de conditions concurrentielles.
La nouvelle ministre devra donc concilier plusieurs objectifs : étendre les infrastructures, préserver un marché où les acteurs peuvent rivaliser, renforcer les capacités de recherche et créer un environnement où les entreprises éthiopiennes peuvent concevoir leurs propres solutions. Pour les petites entreprises et les travailleurs de l’économie informelle, l’accès à des paiements numériques ou à des outils en ligne peut ouvrir des débouchés, mais seulement si le coût, la fiabilité et la simplicité des services le permettent.
Un enjeu national et régional
À Addis-Abeba, les orientations du ministère devront s’inscrire dans la stratégie numérique nationale et dans les réformes du secteur des télécommunications. La fonction ministérielle consiste à établir des priorités publiques et à coordonner plusieurs acteurs ; elle ne se confond pas avec la direction d’un opérateur. L’équilibre entre services publics, recherche, entreprises locales et fournisseurs de télécommunications sera donc déterminant.
La dimension régionale compte également. L’Éthiopie est membre de l’IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, qui travaille avec les pays de la Corne de l’Afrique sur l’intégration des marchés numériques. Ces chantiers concernent notamment les infrastructures, les règles applicables aux services transfrontaliers et les compétences. Une meilleure compatibilité entre systèmes pourrait faciliter les échanges et les paiements, mais elle suppose des choix communs en matière de réglementation et de sécurité.
Pour l’Union africaine et la Zone de libre-échange continentale africaine, l’enjeu est plus large : les échanges numériques dépendent autant des réseaux que de règles fiables, de la protection des données et de la capacité des entreprises africaines à développer leurs services. La priorité immédiate de Frehiwot Tamiru sera de transformer l’expérience acquise chez Ethio Telecom en résultats publics mesurables. L’accès hors des grandes villes, les conditions de concurrence et les liens entre recherche et entreprises permettront d’évaluer cette transition.