Dans les oasis du Sud algérien, la bataille ne se joue plus seulement sur le nombre de dattes vendues à l’étranger. Elle porte désormais sur leur valeur réelle, la traçabilité des transactions et le retour des recettes en devises vers l’Algérie. Le nouveau contrôle des prix à l’exportation ouvre ainsi un test important pour une filière qui veut convertir son poids agricole en revenus durables.
Un premier rang africain qui ne dit pas tout
Selon des données commerciales compilées par la plateforme Trade Map, l’Algérie aurait expédié environ 185 000 tonnes de dattes en 2025. Ces ventes auraient généré près de 184 millions de dollars. En volume, le pays arrive devant la Tunisie, créditée d’environ 147 000 tonnes, puis l’Égypte, la Libye et l’Afrique du Sud.
Ce classement mesure toutefois des flux déclarés. Il ne suffit pas à comparer la rentabilité des deux principales filières maghrébines. Le calcul donne une valeur moyenne proche de 993 dollars par tonne pour les dattes algériennes, contre plus de 2 300 dollars pour les dattes tunisiennes. Cette différence peut refléter la qualité, les variétés commercialisées, le degré de transformation et les marchés ciblés.
La structure des produits compte beaucoup. L’Algérie exporte des dattes de plusieurs catégories, dont des variétés destinées à la consommation directe et d’autres utilisées dans des circuits moins rémunérateurs. La Tunisie s’appuie davantage sur la notoriété commerciale de la Deglet Nour, notamment celle produite dans les régions de Kébili et de Tozeur.
La filière algérienne conserve pourtant un potentiel considérable. Les wilayas de Biskra, d’El Oued et d’Ouargla concentrent une part importante des palmeraies et de l’activité de conditionnement. La production nationale atteindrait environ 1,34 million de tonnes en 2024, selon des données relayées à partir des statistiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. La question n’est donc pas celle d’un manque de volume, mais de la capacité à mieux valoriser ce volume.
Le contrôle des prix devient un instrument de traçabilité
Le débat a changé d’ampleur après une intervention du président Abdelmadjid Tebboune, en mai 2026. Le chef de l’État a évoqué des pratiques de sous-facturation dans les exportations hors hydrocarbures. Il a cité le cas de dattes vendues à l’étranger pour un euro le kilogramme, mais déclarées à seulement 20 centimes. Il a aussi fait état de 350 millions de dollars de recettes d’exportation qui n’auraient pas été rapatriés sur une période récente.
Ces montants concernent plusieurs filières. Ils ne permettent pas d’isoler la part imputable aux dattes. Le chiffre doit donc être lu comme un indicateur de l’alerte portée par les autorités, et non comme le bilan financier définitif de la filière phoenicicole.
La réponse administrative est entrée en vigueur le 1er juillet 2026. Le ministère algérien du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations a fixé des prix de référence selon la variété et la qualité des dattes. La grille s’étendrait de 0,80 dollar à 2,50 dollars le kilogramme. Les détails du dispositif ont été rapportés par la presse spécialisée algérienne et présentés dans le cadre d’un renforcement plus large du suivi des opérations commerciales.
Le mécanisme associe les banques, les douanes et les services agricoles. Une facture située sous le seuil correspondant à la variété concernée ne peut pas être domiciliée normalement. De leur côté, les services douaniers doivent vérifier la cohérence entre la valeur déclarée et les documents accompagnant la marchandise. Le certificat phytosanitaire doit notamment préciser la variété expédiée.
Sur le papier, ce dispositif réduit l’espace disponible pour minorer la valeur des cargaisons. Il peut aussi améliorer les statistiques d’exportation et le rapatriement des devises. Mais son efficacité dépendra des contrôles sur le terrain, de l’identification correcte des variétés et de la capacité des opérateurs à fournir des références de prix crédibles.
Des statistiques qui appellent encore des explications
Les chiffres de 2025 doivent être comparés avec prudence à ceux des années précédentes. Des données issues d’UN Comtrade et relayées par la Banque mondiale indiquaient, pour 2024, environ 26 500 tonnes de dattes exportées par l’Algérie, pour une valeur de 87,1 millions de dollars. La valeur moyenne dépassait alors 3 200 dollars par tonne.
Le passage, en une seule année, de 26 500 à 185 000 tonnes constitue une rupture statistique majeure. Plusieurs explications sont possibles : différence de périmètre entre les bases, calendrier d’enregistrement des cargaisons, inclusion de catégories de produits différentes ou révisions des statistiques douanières. La sous-facturation peut également réduire la valeur déclarée, mais les données publiques disponibles ne permettent pas de mesurer précisément son poids dans l’écart.
Cette prudence est essentielle. Une valeur moyenne faible ne prouve pas, à elle seule, une fraude. Elle peut aussi traduire une forte présence de dattes communes, des ventes en vrac, des contrats conclus sur des marchés moins rémunérateurs ou une faible transformation industrielle. L’enjeu sera donc de distinguer les effets de la composition des exportations de ceux liés aux pratiques irrégulières.
Face à la Tunisie, le volume ne suffit plus
La comparaison avec la Tunisie montre le défi commercial qui attend l’Algérie. Durant les dix premiers mois de la campagne 2025-2026, les exportations tunisiennes de dattes ont atteint 144 100 tonnes, en hausse de 13,3 % sur un an. Elles ont généré 908,4 millions de dinars tunisiens, selon les données de l’Observatoire national de l’agriculture tunisien rapportées par La Presse de Tunisie.
La Tunisie bénéficie d’un réseau commercial installé. Ses dattes sont vendues sur plusieurs dizaines de marchés, avec une présence forte en Europe. La Deglet Nour représente 84 % des volumes exportés durant la période étudiée. Le pays travaille aussi sur les produits biologiques, le conditionnement et la différenciation par origine.
L’Algérie dispose d’un avantage de volume et d’un vaste bassin de production. Elle doit désormais renforcer la chaîne qui relie la palmeraie au consommateur final. Cela passe par le tri, le calibrage, l’emballage, la certification, la transformation et la construction de marques capables de mieux rémunérer l’origine algérienne.
Le prochain test sera la campagne 2026-2027
La récolte qui s’ouvre à l’automne 2026 sera la première campagne pleinement observée sous le régime des prix de référence. Les opérateurs, les banques et les douanes devront appliquer la grille sur des volumes réels et dans des conditions commerciales variées.
Plusieurs indicateurs seront à surveiller : la valeur moyenne déclarée par tonne, le montant des recettes effectivement rapatriées, la répartition entre variétés et l’évolution des ventes vers l’Union européenne. Les statistiques douanières des pays importateurs permettront aussi de comparer les montants déclarés au départ de l’Algérie avec ceux enregistrés à l’arrivée.
Pour Alger, l’objectif dépasse donc le classement africain. Il s’agit de faire des dattes un exemple de montée en gamme des exportations hors hydrocarbures. Pour les producteurs du Sud, la réussite de la réforme se mesurera moins aux annonces qu’à une meilleure rémunération de la qualité et à des débouchés plus réguliers. À l’échelle maghrébine, la compétition opposera de plus en plus les volumes algériens à la capacité tunisienne de valorisation.