Une coalition née sur un terrain miné

À Addis-Abeba, le pouvoir fédéral d’Éthiopie fait face à une menace plus complexe qu’une seule rébellion. Dans le nord comme dans l’ouest du pays, des groupes armés qui se sont affrontés par le passé disent désormais chercher un terrain commun contre le centre. Cette évolution ne dit pas seulement l’état des rapports de force. Elle rappelle surtout qu’en Éthiopie, la paix dépend encore d’équilibres régionaux fragiles, d’alliances mouvantes et d’un dialogue politique qui n’a jamais totalement fermé la porte aux armes.

Le contexte est lourd. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022 entre le gouvernement éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) avait été présenté par l’Union africaine comme une étape majeure pour faire taire les armes dans le Tigré. Mais cet accord n’a pas effacé les contentieux territoriaux, les rivalités politiques ni les tensions sécuritaires dans l’Amhara, l’Oromia et le nord du pays.

Ce que disent les groupes armés

Le 20 septembre, un responsable du TPLF a affirmé à l’AFP que sept groupes armés avaient formé une alliance visant à renverser le gouvernement fédéral et à ouvrir une phase de transition. Les noms qui reviennent dans les échanges publics sont ceux du TPLF, du Mouvement national Amhara Fano, de l’Armée de libération oromo, mais aussi d’autres organisations actives dans l’est et l’ouest du pays. Cette configuration reste toutefois politiquement fluide. Le 17 septembre, l’OLA a dit ne pas être partie prenante de l’alliance au sens strict, tout en reconnaissant qu’une coopération plus large entre forces d’opposition était en train de prendre forme.

Le TPLF et Fano portent des histoires différentes, mais ils se retrouvent dans une même logique de pression sur Addis-Abeba. Le premier vient de l’ancien centre du pouvoir éthiopien. Le second s’est imposé en Amhara comme force de guérilla locale contre l’armée fédérale. L’OLA, de son côté, s’inscrit dans une rébellion ancienne en Oromia, la région la plus peuplée du pays. Les rapprochements entre ces acteurs ne signifient pas que leurs objectifs se confondent. Ils montrent plutôt qu’une partie de l’opposition armée estime que le rapport de force s’est à nouveau ouvert.

Des fronts distincts, un même centre de gravité

Depuis 2023, les forces fédérales combattent Fano en Amhara. En Oromia, l’OLA mène une insurrection de longue durée. Dans le Tigré, la guerre de 2020-2022 a laissé des structures militaires, des fractures politiques et des revendications territoriales non réglées. C’est précisément cette superposition des conflits qui inquiète Addis-Abeba. Une coordination même imparfaite entre ces groupes obligerait l’armée éthiopienne à disperser ses moyens sur plusieurs théâtres, au lieu de concentrer ses opérations sur un seul front.

Le risque n’est pas seulement militaire. Il est aussi institutionnel. En Éthiopie, les rapports entre le pouvoir central et les régions restent marqués par la centralisation du débat politique, la compétition sur les territoires et la question sensible de l’autonomie régionale. Dans ce cadre, une alliance armée entre mouvements venus de plusieurs régions ne parle pas uniquement de stratégie. Elle traduit aussi l’échec, au moins partiel, des mécanismes capables d’absorber les conflits avant qu’ils ne se militarisent à nouveau.

Pour les civils, la conséquence immédiate est connue. Toute montée des tensions expose les familles aux déplacements, aux restrictions de circulation, aux recrutements forcés et à l’effondrement de services déjà fragiles. Le Tigré a payé un tribut humain et matériel immense pendant la guerre de 2020-2022. En Amhara et en Oromia, les combats ont aussi pesé sur l’économie locale, les marchés, les routes et les récoltes. Ce sont souvent les zones rurales, les petites villes et les couloirs commerciaux qui encaissent les premiers chocs, bien avant les discours politiques.

Ce que cette séquence dit de l’Éthiopie et de la région

La séquence actuelle dépasse l’Éthiopie elle-même. Pays charnière de la Corne de l’Afrique, membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), l’Éthiopie pèse sur les équilibres sécuritaires du Soudan, de la Somalie, de l’Érythrée et de la mer Rouge. Quand Addis-Abeba vacille, les répercussions dépassent ses frontières : circulation des armes, déplacements de population, pression diplomatique et crispation des voisins suivent presque toujours.

Il faut aussi lire cette crise à l’échelle continentale. L’Union africaine, qui a piloté la médiation de Pretoria, reste un acteur central pour éviter que le dossier éthiopien ne soit traité uniquement sous l’angle sécuritaire. L’enjeu, désormais, n’est pas seulement de préserver un accord signé en 2022. Il est de savoir si l’État éthiopien peut encore reconstruire une architecture politique capable d’empêcher que des coalitions armées fragmentées ne remplacent durablement le débat institutionnel. C’est là que se joue, aujourd’hui, la stabilité d’Addis-Abeba autant que celle de toute la Corne de l’Afrique.