À Lusaka, une fermeture qui interroge le droit

Quand une élection vient d’être tranchée et qu’un recours peut encore être déposé, l’accès au juge devient un test de maturité démocratique. En Zambie, ce test a pris une tournure brutale : le dernier jour du délai de contestation de la présidentielle, les portes des principales juridictions ont été fermées, sous escorte policière, au moment même où l’opposition disait vouloir saisir la justice.

Le pays sortait à peine d’un scrutin présidentiel organisé le 13 août 2026. Quelques jours plus tard, la commission électorale a déclaré le président sortant Hakainde Hichilema vainqueur avec un peu plus de 60 % des voix, face à Brian Mundubile, donné autour de 38 %. Dans un système constitutionnel où la contestation d’une présidentielle passe par la Cour constitutionnelle, le calendrier compte autant que le fond du dossier.

Le cadre zambien : une procédure courte, un contentieux sensible

La Constitution zambienne prévoit qu’une personne peut, dans les sept jours suivant la déclaration du président élu, saisir la Cour constitutionnelle pour demander l’annulation du scrutin. La même architecture institutionnelle impose ensuite à la Cour de statuer rapidement. Ce délai bref vise à sécuriser la transition, mais il laisse peu de marge aux contestataires, surtout dans une atmosphère de tensions post-électorales.

Dans ce contexte, la fermeture des tribunaux de Lusaka, y compris les bâtiments abritant la Haute Cour et la Cour constitutionnelle, a eu un effet immédiat. Une note interne diffusée par la magistrature a invoqué des « raisons de sécurité » et demandé au personnel de ne pas se présenter au travail. Reuters a constaté que les grilles étaient closes et que des policiers occupaient les lieux.

La mesure ne survient pas dans un vide politique. La campagne et l’après-scrutin ont été marqués par des incidents de sécurité, des arrestations de responsables de l’opposition et une forte surveillance policière. Les observateurs régionaux et continentaux, réunis sous l’égide de la SADC, de l’Union africaine et de COMESA, avaient déjà appelé au calme, tout en demandant que les griefs passent par les voies légales prévues.

Ce qui s’est passé le 24 août

Le 24 août, les autorités ont fermé les principaux tribunaux du pays alors que l’opposition annonçait vouloir déposer une pétition contre la réélection de Hakainde Hichilema. La note interne citée par Reuters parle d’une fermeture pour sécurité, sans préciser de date de réouverture. Selon le même média, les évaluations de risque étaient toujours en cours, et les autorités policières n’ont pas détaillé la nature exacte de la menace.

Sur place, la fermeture a concerné la Cour suprême, la Haute Cour de Lusaka et la Cour constitutionnelle, qui partagent des locaux au centre de la capitale zambienne. Des organisations civiques y ont vu une atteinte directe à l’accès à la justice. Une coalition d’acteurs de la société civile, dont des juristes et des défenseuses des droits humains, a dénoncé une situation « sans précédent » et jugé que le moment choisi ne pouvait pas être ignoré.

Le leader de l’opposition, Brian Mundubile, avait indiqué la semaine précédente qu’il comptait contester les résultats devant la Cour constitutionnelle. Selon les éléments disponibles, il disposait de sept jours après la proclamation des résultats pour agir. Le débat ne portait donc pas seulement sur une élection serrée ou non contestée ; il portait aussi sur la possibilité matérielle d’exercer un droit constitutionnel dans les délais.

Un enjeu plus large que la seule élection

La fermeture des tribunaux touche d’abord les justiciables. En Zambie, comme ailleurs en Afrique australe, le citoyen ordinaire n’a pas besoin d’un grand débat théorique sur la séparation des pouvoirs ; il a besoin d’un guichet ouvert, d’un greffe accessible et d’un juge joignable. Quand ces portes se ferment, même temporairement, ce sont les délais, les requêtes urgentes, les affaires de liberté individuelle et les contentieux électoraux qui se retrouvent fragilisés.

Le pouvoir politique, lui, cherche à préserver la stabilité d’une transition encore fraîche. Mais le risque est inverse : en donnant le sentiment que la justice se met hors de portée au moment où elle doit examiner le contentieux le plus sensible du cycle électoral, l’exécutif abîme la confiance dans les institutions. C’est précisément ce que soulignent les juristes et les organisations civiques qui ont réagi à Lusaka. Pour eux, le problème n’est pas seulement la sécurité invoquée ; c’est la coïncidence entre cette sécurité et l’expiration du délai de recours.

La SADC observe de près ce type de séquence, car elle concerne la crédibilité des élections dans toute la région. Ses principes électoraux prévoient justement des mécanismes de prévention des crises et d’observation post-électorale. À Lusaka, les missions déployées en août ont salué le calme général du vote, tout en pointant des problèmes de gestion des résultats, de violence politique et de liberté des médias. La fermeture des tribunaux ajoute maintenant une couche institutionnelle à un contentieux déjà inflammable.

Ce que l’Afrique australe regarde désormais

La Zambie n’est pas un cas isolé, mais elle reste un pays charnière en Afrique australe. Membre de la SADC, elle sert souvent de référence dans les débats régionaux sur la tenue des scrutins, la gestion des pétitions et la solidité des contre-pouvoirs. Ce qui se joue à Lusaka dépasse donc le seul duel Hichilema-Mundubile : c’est la capacité d’un État à laisser la justice fonctionner au moment exact où elle est la plus attendue.

Le prochain signal à surveiller sera simple : la réouverture effective des tribunaux, les conditions d’accès aux greffes et la possibilité, ou non, de déposer un recours dans les formes prévues. Si aucune voie alternative n’est organisée pour préserver les droits des requérants, la crise ne sera plus seulement électorale. Elle deviendra une affaire de confiance institutionnelle, avec des répercussions au-delà de la Zambie, dans tout l’espace de la SADC et jusque dans les débats continentaux sur l’État de droit.