À l’approche du scrutin présidentiel du 5 décembre 2026, une controverse sur la gestion d’une mairie s’invite dans la course nationale en Gambie. Elle pose une question concrète : où s’arrête le contrôle des fonds publics, et où commence l’arbitrage électoral ?
Un dossier municipal au cœur de la campagne
Talib Ahmed Bensouda, ancien maire de Kanifing et chef du parti UNITE, a déposé sa candidature auprès de la Commission électorale indépendante (IEC) le 7 novembre. Cette formalité ne clôt pas le débat sur son éligibilité. Elle intervient quelques jours après la publication d’un livre blanc gouvernemental consacré aux conclusions d’une commission d’enquête sur plusieurs conseils locaux.
Le gouvernement a accepté des conclusions défavorables à Bensouda et demandé l’ouverture d’une enquête criminelle. Le dossier porte notamment sur des irrégularités financières relevées dans la gestion municipale. Le média gambien The Point rapporte que la commission a relevé le versement d’un honoraire de 10 000 dalasis en 2018, ainsi qu’un calcul jugé excessif de 270 000 dalasis pour des indemnités du maire et de conseillers. Ces constats sont ceux de la commission et du gouvernement ; ils ne constituent pas, à eux seuls, une condamnation pénale.
UNITE conteste la manière dont le gouvernement a présenté les conclusions. Le parti qualifie le calendrier de publication de manœuvre politique et affirme que le livre blanc déforme le rapport de la commission. Bensouda a également soutenu que certaines références figurant dans le document gouvernemental n’apparaissaient pas dans les versions du rapport qu’il dit avoir consultées. Ces accusations restent celles du candidat et de son mouvement.
La Commission électorale au centre de l’arbitrage
Le calendrier donne à l’affaire une portée immédiate. L’IEC a fixé la période de dépôt des candidatures du 3 au 14 novembre, avant l’élection présidentielle prévue le 5 décembre. Elle doit examiner les dossiers et déterminer quels aspirants remplissent les conditions prévues. Le dépôt effectué par Bensouda ne signifie donc pas encore que toutes les questions juridiques sont tranchées.
Le président Adama Barrow, élu en 2016 puis réélu en 2021, brigue un nouveau mandat. Sa candidature nourrit déjà des débats politiques sur la durée du pouvoir présidentiel. Dans ce contexte, toute mesure susceptible d’affecter la participation d’un adversaire de premier plan sera scrutée de près, qu’elle relève d’une procédure régulière ou qu’elle soit perçue comme politique.
La Commission nationale des droits humains a appelé à laisser l’IEC examiner la situation sans ingérence politique. Cette position ne tranche pas la question de fond. Elle rappelle plutôt que l’autorité compétente doit appliquer les règles électorales et constitutionnelles de façon impartiale. Le président Barrow a, pour sa part, indiqué que le livre blanc n’était ni un jugement ni une décision sur l’éligibilité, laquelle relève de la commission électorale et, le cas échéant, des tribunaux.
La candidature a aussi provoqué une décision à l’échelle locale. UNITE a annoncé que Bensouda avait démissionné de son poste de maire de Kanifing à compter du 6 novembre, afin de satisfaire aux exigences constitutionnelles liées à sa candidature. Cette démission met fin à plus de huit années à la tête du conseil, selon le parti. Kanifing, centre urbain majeur près de Banjul, la capitale gambienne, est l’une des collectivités dont la gestion est examinée par l’enquête.
Redevabilité publique ou soupçon d’instrumentalisation ?
Les deux enjeux ne s’excluent pas. Les responsables locaux doivent rendre compte de l’usage des ressources publiques. Mais la publication d’un rapport à quelques jours de l’examen des candidatures peut aussi alimenter des soupçons d’intervention politique. Pour établir ce qui s’est passé, il faudra distinguer les conclusions de la commission, les décisions administratives du gouvernement, les éventuelles suites judiciaires et l’évaluation de l’IEC.
Cette distinction compte pour les habitants. Les finances d’un conseil municipal touchent les services de proximité, les équipements et les dépenses locales. À Kanifing, les conséquences d’une enquête peuvent donc dépasser le sort personnel d’un candidat. À l’échelle nationale, une controverse sur l’équité du processus risque de déplacer le débat électoral des programmes vers la confiance dans les institutions.
Les accusations politiques ne sont pas une preuve de manipulation. De même, l’existence d’une enquête ne démontre pas une culpabilité. La prudence s’impose d’autant plus que le document contesté concerne plusieurs collectivités et que les procédures annoncées peuvent suivre des voies différentes : audit, enquête administrative, investigation pénale ou recours devant les juridictions.
Un test pour les institutions gambiennes
La Gambie sort d’une trajectoire politique marquée par le scrutin de 2016, qui a conduit au départ de Yahya Jammeh après son refus initial de reconnaître sa défaite, puis par l’alternance électorale de 2021. Depuis, la crédibilité des institutions et la consolidation des règles démocratiques demeurent des enjeux centraux. Le traitement du dossier Bensouda sera observé à l’aune de cette histoire, sans préjuger de la conclusion des procédures.
La dimension régionale est également présente. Membre de la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest —, la Gambie participe à un espace où l’intégrité des scrutins et les transitions politiques restent des préoccupations majeures. Les partenaires régionaux ne se substituent pas aux institutions gambiennes ; leur attention peut toutefois renforcer l’importance accordée à un processus transparent et accepté par les acteurs.
La prochaine étape est celle de l’examen des candidatures par l’IEC, puis de la campagne avant le vote du 5 décembre. Trois points seront déterminants : la décision de la commission électorale sur les dossiers, les suites données aux recommandations du livre blanc et la capacité des autorités comme de l’opposition à respecter les voies légales. La candidature de Bensouda est désormais déposée. Son sort juridique, lui, reste à établir.