Quand une mémoire locale porte une histoire nationale

À Gabès, dans le sud de la Tunisie, certains noms restent vivants longtemps après avoir disparu des plaques de rue. D’autres, en revanche, s’effacent presque entièrement des récits officiels. C’est le cas de femmes noires dont l’engagement a pourtant accompagné la lutte anticoloniale tunisienne, à une époque où le Néo-Destour organisait la contestation du protectorat français et où les réseaux de quartier comptaient autant que les tribunes politiques.

Cette invisibilisation dit quelque chose de plus large que le seul destin d’Halima al-Zaïma. Elle renvoie à la place des femmes, des habitants du Sud et des Tunisiens noirs dans l’écriture de l’histoire nationale. Elle rappelle aussi qu’en Tunisie, la mémoire de l’indépendance reste fortement centrée sur quelques figures masculines, alors que des actrices de terrain ont assuré des tâches de liaison, de circulation des tracts et de soutien matériel.

Une militante du quotidien dans la Tunisie du protectorat

Halima al-Zaïma était, d’après les témoignages familiaux et locaux croisés, une vendeuse de vêtements et de bijoux en or, originaire de Gabès. Analphabète, mais parfaitement insérée dans les sociabilités de sa ville, elle servait de relais entre militants. Elle transportait des tracts du Néo-Destour, le parti fondé autour du combat anticolonial de Habib Bourguiba, et elle aidait aussi des militants cachés en leur apportant des vêtements.

Son surnom, al-Zaïma, signifie « la leader ». Le mot n’est pas anodin. Il dit à la fois le respect dont elle bénéficiait à Gabès et la manière dont son autorité s’est construite hors des canaux institutionnels. Dans la mémoire familiale, elle apparaît comme une femme de circulation, de contact, de service politique. C’est souvent ainsi que se fabriquent les résistances discrètes, dans les villes du littoral comme dans les marges du pays.

Des photographies anciennes la montrent en compagnie de Bourguiba lors d’un défilé. Ces images ne suffisent pas à écrire une biographie complète. Elles confirment toutefois qu’elle n’était pas une simple spectatrice de son époque. Elle appartenait à un environnement militant où la proximité avec les dirigeants ne disait pas seulement le prestige, mais aussi l’utilité politique.

Gabès, Sud tunisien et mémoire incomplète

Le cas d’Halima al-Zaïma se lit aussi à travers l’histoire sociale du Sud tunisien. Gabès n’est pas seulement une ville de passage entre mer et désert. C’est un territoire où se croisent commerce, mobilité, liens familiaux anciens et hiérarchies sociales héritées. Les travaux historiques sur la Tunisie rappellent que la présence noire dans le pays s’inscrit dans une histoire longue, marquée par l’esclavage, les clientélismes et des formes de dépendance qui ont laissé des traces durables dans les représentations sociales.

Dans cette perspective, l’oubli d’une militante noire du Sud n’est pas un accident isolé. Il rejoint une difficulté plus générale à faire place, dans le récit national tunisien, aux trajectoires qui ne ressemblent ni au modèle bourgeois urbain, ni au portrait attendu du militant encadré par le parti. Des chercheurs et des acteurs associatifs tunisien·ne·s ont d’ailleurs insisté sur la nécessité de restituer des histoires plurielles, notamment celles des Noirs tunisiens et des femmes engagées.

La Tunisie dispose d’un socle mémoriel sur l’abolition de l’esclavage, décidée sous Ahmed Bey en 1846, puis confirmée par d’autres mesures ultérieures. Mais entre l’abolition juridique et la reconnaissance symbolique, l’écart reste grand. Les hiérarchies de prestige, elles, ont continué de peser sur ce qui mérite monument, rue ou manuel scolaire.

Ce que révèle son effacement

Le principal enjeu n’est pas seulement de rendre hommage à une personne. Il s’agit de comprendre comment se fabrique une histoire nationale sélective. En Tunisie, la figure de Bourguiba occupe une place centrale dans le récit de l’indépendance. Cette centralité a souvent relégué au second plan celles et ceux qui ont travaillé dans les arrière-cuisines de la mobilisation politique. Or, sans ces médiatrices, la diffusion des mots d’ordre, la logistique des réseaux et la protection des militants auraient été plus fragiles.

Le cas d’Halima al-Zaïma montre aussi l’importance des femmes commerçantes dans les villes du Sud. Leur rôle économique leur donnait une circulation sociale que ne possédaient pas toujours les militantes issues d’autres milieux. Elles pouvaient entrer dans des maisons, parler à plusieurs familles, faire passer des messages et masquer des objets ou des documents sans attirer immédiatement l’attention. C’est une force politique concrète, née de la vie ordinaire.

Mais cette force ne se convertit pas automatiquement en reconnaissance publique. Aujourd’hui encore, des habitants de Gabès déplorent qu’aucune rue ne porte son nom. Cet absentéisme commémoratif a des effets précis. Il prive les jeunes générations d’un repère local. Il réduit aussi la visibilité des Tunisiennes noires dans l’espace national, alors même que leur présence fait partie de l’histoire du pays.

Une question tunisienne, mais aussi maghrébine et africaine

Le sujet dépasse Gabès. La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe, au côté de l’Algérie, de la Libye, du Maroc et de la Mauritanie. Dans cet espace nord-africain encore peu intégré, les mémoires nationales restent souvent cloisonnées. Pourtant, les questions de représentation des femmes, des populations noires et des acteurs populaires traversent toute la région.

À l’échelle africaine, la portée est tout aussi nette. L’Union africaine promeut la participation citoyenne et la prise en compte de la société civile dans la vie publique. Reconnaître des figures comme Halima al-Zaïma relève de cette logique : il ne s’agit pas d’ajouter un nom à la marge, mais de corriger un récit national incomplet pour mieux refléter la diversité des engagements africains.

En Tunisie, cette discussion rejoint d’autres débats récents sur l’appartenance, la mémoire et les discriminations, notamment autour des Tunisiens noirs et des migrants subsahariens. Elle touche donc à la fois l’histoire et le présent. Tant que les villes ne reconnaîtront pas pleinement leurs propres figures féminines et populaires, l’indépendance restera racontée à travers un prisme trop étroit.

Le souvenir d’Halima al-Zaïma dit finalement une chose simple : les indépendances africaines n’ont pas été faites seulement par les chefs visibles, mais aussi par des femmes de quartier, des commerçantes, des passeuses et des anonymes qui ont relié le combat politique à la vie quotidienne. À Gabès, cette mémoire demande encore à sortir du cercle familial pour entrer dans le patrimoine commun tunisien.