Quand la chaleur bouscule la vie quotidienne

En Tunisie, la canicule n’a pas seulement fait grimper les thermomètres. Elle a aussi mis à l’épreuve un service public essentiel : l’électricité, puis l’eau dans certaines zones, au moment même où les températures extrêmes frappaient une grande partie du pays. À El Fahs, à Kairouan, dans le Cap Bon ou dans le Grand Tunis, commerçants, familles et artisans ont vu leur journée se réorganiser autour des coupures et des horaires imprévisibles.

Le dossier dépasse le seul inconfort estival. Il touche un pays où la pression sur le réseau électrique révèle, en période de pointe, la fragilité de l’équilibre entre consommation, production et maintenance. Dans le contexte tunisien, la STEG, société publique de l’électricité et du gaz, reste l’acteur central de ce système. Et la vague de chaleur en cours a replacé au premier plan une question très concrète : comment tenir un réseau quand la demande explose en même temps que la chaleur?

Des délestages assumés pour sauver le réseau

La Société tunisienne de l’électricité et du gaz a annoncé, à partir du 16 juillet 2026, des coupures tournantes et intermittentes dans plusieurs gouvernorats, d’abord pour quelques heures en journée, puis sur des plages plus larges selon les zones. L’entreprise a présenté ces interruptions comme une mesure de préservation de la stabilité du réseau, avec des listes de quartiers et de localités susceptibles d’être touchés dans le Grand Tunis, le Nord, le Nord-Ouest, le Centre et le Sud.

Le 20 juillet 2026, la STEG a encore signalé des coupures possibles entre 17 heures et minuit dans plusieurs régions. Les autorités ont ensuite étendu la vigilance à presque tout le pays, alors que l’Institut national de la météorologie plaçait Kairouan sous alerte « vague de chaleur » et que la plupart des gouvernorats passaient en niveau orange.

La séquence s’est accompagnée d’un pic thermique remarquable. Le 17 juillet 2026, Kairouan a enregistré 49,7 °C selon les données météorologiques relayées par la presse tunisienne, tandis qu’un autre bulletin du 22 juillet relevait 49,6 °C dans la même ville. Ces chiffres donnent la mesure d’un épisode exceptionnel, confirmé par les services météo nationaux.

Des ménages et des activités sous tension

Sur le terrain, l’impact est immédiat. Les commerçants doivent limiter les stocks de denrées périssables. Les boucheries et les cafés s’adaptent au jour le jour. Les habitants décrivent aussi, dans certaines localités, des interruptions d’eau qui compliquent encore les choses. À court terme, le coût se lit dans les frigidaires en panne, les marchandises perdues et les nuits hachées par la chaleur.

Le secteur du textile et de l’habillement a lui aussi signalé un ralentissement de l’activité, en raison de la canicule et des coupures d’électricité. C’est un signal important, car cette filière compte parmi les piliers industriels du pays et repose sur la régularité de la production, des délais de livraison et de la chaîne du froid pour certaines matières.

La santé publique est également entrée dans le débat. Le ministère tunisien de la Santé a appelé à la prudence face aux fortes chaleurs, tandis que des professionnels ont dénoncé l’absence de données officielles détaillées sur les effets sanitaires de la canicule. Une estimation avancée par des jeunes médecins a évoqué entre 150 et 200 morts, mais elle n’a pas été confirmée par un bilan officiel public. Il faut donc la lire comme une alerte professionnelle, pas comme un chiffre établi.

Un révélateur politique et social

La réponse du pouvoir a été rapide dans le ton. Le 22 juillet 2026, le président Kaïs Saïed a présidé une réunion à Carthage sur les coupures prolongées d’eau et d’électricité, ainsi que sur les incendies récents. Il a demandé des mesures immédiates et a qualifié la situation de « phénomènes anormaux », selon la communication officielle reprise par la presse publique et nationale.

Mais la question dépasse l’alerte conjoncturelle. Elle renvoie à la capacité de l’État tunisien à absorber des chocs climatiques plus fréquents. Le pays est situé en Afrique du Nord, dans un espace où les étés deviennent plus rudes et où la gestion de l’eau, de l’énergie et de la santé publique se lie de plus en plus. À l’échelle régionale, cette crise parle aussi à l’Union du Maghreb arabe, même si cette organisation reste politiquement peu active : elle rappelle que les pays du Maghreb affrontent des stress climatiques proches, mais avec des marges budgétaires et techniques inégales.

Dans les faits, les ménages urbains subissent surtout la soudaineté des coupures, alors que les zones rurales paient plus durement l’éloignement et la moindre robustesse des infrastructures. Les petites entreprises perdent des revenus immédiats. Les services publics, eux, doivent gérer en même temps la chaleur, les incendies, les tensions sociales et la préservation du réseau. La canicule agit donc comme un test de résistance, mais aussi comme un révélateur des priorités d’investissement.

Ce que cette séquence dit de la Tunisie et du Maghreb

Cette crise n’annonce pas seulement un été difficile. Elle montre que la transition climatique impose désormais des arbitrages concrets sur les infrastructures, la maintenance du réseau, l’anticipation sanitaire et la communication publique. En Tunisie, les prochains jours restent déterminants pour mesurer si les coupures se réduisent avec la baisse des températures attendue après le pic du 22 juillet 2026, ou si le pays doit s’habituer à des délestages plus réguliers lors des épisodes extrêmes.

Pour l’Afrique du Nord, l’enjeu est plus large. Le cas tunisien montre comment une vague de chaleur peut perturber à la fois l’énergie, l’eau, la santé et l’activité économique. Il rappelle aussi qu’au-delà des annonces d’urgence, la résilience passe par des réseaux plus souples, des services mieux préparés et une anticipation publique plus visible. C’est là que se jouera, de plus en plus, la différence entre simple gestion de crise et vraie adaptation.