Quand une banque tunisienne gagne davantage grâce aux titres financiers que grâce aux crédits, le changement dépasse ses comptes. Il éclaire aussi la manière dont l’épargne collectée circule entre les entreprises, les ménages et l’État.

Des dépôts qui progressent plus vite que les crédits

À Tunis, les résultats des douze banques cotées montrent une évolution nette de leur modèle de revenus. Sur les neuf premiers mois de 2026, les placements financiers ont pris une place grandissante, tandis que la marge tirée des intérêts sur les crédits s’est contractée.

Ce mouvement s’inscrit dans un contexte où les établissements collectent davantage d’argent qu’ils n’en prêtent. Selon les chiffres d’Amen Invest relayés par plusieurs médias économiques tunisiens, les dépôts ont augmenté de 8,2 % sur un an, soit 8,5 milliards de dinars supplémentaires. Les crédits, eux, n’ont progressé que de 2,1 %. Le rapport entre crédits et dépôts est ainsi passé de 81,5 % à 77 %.

La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), qui réunit cinq pays d’Afrique du Nord. La coopération financière régionale s’appuie aussi sur l’Union des Banques Maghrébines, sans que ces chiffres sectoriels décrivent à eux seuls la situation des systèmes bancaires voisins. Le sujet tunisien reste néanmoins pertinent pour une région où financement public, crédit aux entreprises et intégration économique sont des enjeux partagés.

Les titres compensent le recul de la marge d’intérêt

Le produit net bancaire (PNB), qui mesure les revenus issus de l’activité bancaire avant les frais d’exploitation, atteint 5,747 milliards de dinars entre janvier et septembre. Il progresse de 5,8 % sur un an. Mais cette hausse repose surtout sur les revenus des portefeuilles-titres : leur part dans le PNB cumulé est passée de 45,3 % à 49,7 %.

Les revenus de ces portefeuilles ont augmenté de 394 millions de dinars, soit environ 16 %. Dans le même temps, la marge nette d’intérêt — l’écart entre les intérêts reçus sur les prêts et ceux versés pour financer les ressources de la banque — a diminué de 110 millions de dinars, ou 5,7 %. Autrement dit, les revenus liés aux titres ont plus que compensé le recul de cette activité traditionnelle.

Les résultats publiés par iBoursa et TeraFinances recoupent le montant du PNB et sa progression. Ces publications reprennent des données attribuées à l’étude d’Amen Invest ; elles ne constituent donc pas deux jeux de comptes indépendants. Les chiffres détaillés sur les dépôts, la marge et les portefeuilles sont à lire avec cette attribution.

La part des revenus de portefeuille varie fortement selon les établissements. Elle atteint 74,7 % du PNB à la Société tunisienne de banque (STB), 71,5 % à la Banque nationale agricole (BNA) et 59,8 % à Amen Bank, selon les données rapportées. Ces écarts montrent que la tendance sectorielle recouvre des stratégies et des expositions différentes.

Un soutien aux revenus, une dépendance à surveiller

Les portefeuilles peuvent comprendre plusieurs catégories de titres, et tous ne sont pas des obligations de l’État. Toutefois, les bons du Trésor et les obligations souveraines comptent parmi les placements possibles. Ils procurent des revenus réguliers, mais l’importance de ces actifs peut rapprocher les résultats bancaires des besoins de financement et des conditions d’emprunt de l’État.

Cette orientation n’est pas automatiquement un signe de fragilité. Elle peut soutenir les comptes lorsque la demande de crédit est limitée ou que les rendements des titres restent rémunérateurs. Mais elle pose une question de durée : si les rendements baissent, les nouveaux placements et les titres renouvelés pourraient rapporter moins. Les coupons d’obligations à taux fixe déjà détenues ne changent pas mécaniquement pour autant.

Le ralentissement du crédit mérite aussi d’être observé au-delà des comptes des banques. Les petites entreprises, les exploitations agricoles et les ménages dépendent du financement bancaire pour investir ou faire face à leurs dépenses. Une hausse des dépôts ne garantit pas, à elle seule, une hausse équivalente des prêts. Les chiffres agrégés ne permettent cependant pas de conclure que les banques ont réduit uniformément l’accès au crédit : les besoins, les risques et les conditions varient selon les secteurs et les clients.

La qualité des encours constitue un autre point de vigilance. Pour la BNA, les créances classées représentaient 21,6 % des encours à fin juin 2026, selon les données rapportées dans l’étude. Les créances classées sont des prêts considérés comme risqués ou en retard selon les règles prudentielles. Ce ratio concerne une banque et une date précises ; il ne doit pas être généralisé à l’ensemble du secteur.

Le taux directeur donne un repère, pas une garantie

Le 7 octobre 2026, la Banque centrale de Tunisie (BCT) a maintenu son taux directeur à 7 %. La décision a été rapportée par La Presse de Tunisie et confirmée par l’agence nationale TAP. Un taux encore élevé peut contribuer à rendre certains placements plus rémunérateurs, mais ses effets diffèrent selon la durée des titres, le coût des dépôts et la qualité des crédits.

Les banques cotées affichent également un résultat brut d’exploitation cumulé de 3,17 milliards de dinars, en hausse de 6,2 %, selon les chiffres rapportés. Ce résultat mesure la performance avant certains coûts et provisions. Il ne renseigne donc pas, à lui seul, sur le bénéfice final ni sur les risques futurs liés aux créances ou aux placements.

Pour les autorités tunisiennes, l’équilibre est délicat : préserver la solidité des banques tout en maintenant le financement de l’activité productive. À l’échelle maghrébine, la question rejoint celle de la coopération financière et du financement des entreprises, portée notamment par l’Union des Banques Maghrébines. Les prochains résultats permettront de voir si la progression des titres se poursuit, si le crédit repart et comment évoluent les revenus lorsque les conditions monétaires changent.