Un signal pour l’écosystème tunisien de l’innovation

À Tunis, les concours d’entrepreneuriat ne sont plus de simples vitrines. Ils servent aussi de test pour un écosystème qui cherche à transformer des idées en emplois, en services utiles et en solutions exportables. En Tunisie, où les jeunes diplômés restent nombreux à chercher leur place dans l’économie formelle, la reconnaissance d’un projet peut ouvrir bien plus qu’un chèque : accès à un réseau, à un accompagnement et à une crédibilité utile face aux investisseurs.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la 16e édition du Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et au Moyen-Orient. L’initiative, lancée en 2011 et déployée dans 17 pays où Orange est présent, distingue des projets technologiques à impact social ou environnemental. Le concours vise des solutions liées à l’éducation, à la santé, à l’agriculture, à l’énergie ou à l’environnement, avec une logique d’innovation utile plutôt que décorative.

Le choix de Tunis n’a rien d’anecdotique. La capitale concentre une part importante des incubateurs, des hubs numériques et des réseaux d’accompagnement. Mais la question reste la même dans les gouvernorats de l’intérieur : comment faire circuler l’innovation hors du centre, vers des territoires où les opportunités sont plus rares ? Depuis plusieurs années, des programmes appuyés par le PNUD en Tunisie cherchent justement à relier entrepreneuriat, inclusion numérique et développement local, notamment dans le Sud.

Des lauréats, des femmes entrepreneures et une finale régionale

Jeudi 3 septembre à Tunis, Orange Tunisie a dévoilé les lauréats nationaux de cette édition. Le premier prix est revenu à CHITELIX, porté par Anis Ben Ghalia. Le deuxième prix a été attribué à PigmentOCO, le projet d’Amal Chebbi. Le troisième prix a distingué HandiSuccess International, présenté par Nejah Cherif. Trois projets, trois terrains d’action différents, mais une même logique : utiliser la technologie pour résoudre un problème concret.

L’édition 2026 confirme aussi la place croissante des femmes dans cette compétition. Le Prix Féminin National, soutenu pour la deuxième année consécutive par le PNUD en Tunisie avec un financement du Canada, a été attribué à Amal Chebbi pour PigmentOCO. Cette distinction s’inscrit dans une coopération plus large entre le PNUD et Orange Tunisie autour de l’inclusion numérique, de l’innovation et de l’autonomisation économique des jeunes et des femmes.

Dans le détail, PigmentOCO développe une technologie de teinture textile sans eau, pensée pour réduire la consommation de ressources et les rejets chimiques. Readdly, autre projet féminin finaliste, propose des parcours personnalisés pour les enfants dyslexiques grâce à l’intelligence artificielle. Tri-up empowerment hub, enfin, vise l’inclusion professionnelle des personnes porteuses de trisomie 21. Ces projets illustrent une même tendance : l’innovation tunisienne ne se limite plus aux applications de confort, elle s’attaque à des besoins sociaux très concrets.

Au total, 156 projets ont été déposés cette année en Tunisie, selon Orange Tunisie. Ce volume dit deux choses à la fois : l’existence d’un vivier entrepreneurial réel et la montée d’une culture du prototype, du test et de l’impact mesurable. Il rappelle aussi que le tissu des start-up tunisiennes avance dans un environnement exigeant, où la solidité du modèle économique compte autant que l’utilité sociale.

Ce que ces prix changent, au-delà de la cérémonie

Les montants annoncés restent modestes à l’échelle des levées de fonds internationales. Mais leur valeur réelle se joue ailleurs. Le premier, le deuxième et le troisième prix nationaux sont assortis respectivement de 15 000 dinars tunisiens, 10 000 dinars et 5 000 dinars. La lauréate du Prix Féminin National reçoit, en plus, une dotation équivalente à 10 000 dinars en équipements. Pour une jeune structure, ce type de soutien peut financer un prototype, des tests terrain ou les premiers frais de structuration commerciale.

Le vrai levier, pourtant, se trouve dans l’accompagnement. Les lauréats tunisiens accèdent à la phase internationale du POESAM, où ils rejoignent les gagnants des autres pays de la zone Afrique et Moyen-Orient du groupe Orange. Ils pourront y concourir pour des prix internationaux de 25 000 euros, 15 000 euros et 10 000 euros. Les projets féminins sont, eux, éligibles à un Prix Féminin International doté de 20 000 euros. Pour des équipes encore jeunes, cette passerelle compte autant que la récompense financière.

Ce mécanisme éclaire un enjeu plus large pour la Tunisie : l’économie de l’innovation ne se développe pas seulement par la technologie, mais par l’architecture qui l’entoure. Réseaux, mentorat, accès au marché, visibilité, premières références commerciales. Orange Tunisie, le PNUD et d’autres structures d’appui s’inscrivent dans cette chaîne. Depuis plusieurs années, leurs programmes convergent vers les mêmes zones de tension : emploi des jeunes, entrepreneuriat féminin, inclusion numérique et développement régional.

Dans ce paysage, la portée africaine du POESAM est claire. Le concours relie des marchés différents, mais confrontés à des défis communs : accès à l’emploi, services publics insuffisamment numérisés, pression sur les ressources, besoin de solutions adaptées aux réalités locales. Pour la Tunisie, qui cherche depuis plusieurs années à consolider sa place dans les chaînes d’innovation régionales, cette compétition offre une scène utile. Elle montre aussi que la tech africaine gagne en maturité quand elle répond à des usages précis, mesurables et socialement ancrés.

La suite se jouera maintenant sur deux niveaux. D’un côté, la finale internationale du POESAM dira si les projets tunisiens peuvent franchir l’étape régionale. De l’autre, leur capacité à survivre au-delà du prix dépendra de leur accès au marché tunisien, des partenariats industriels et de la patience des financeurs. C’est là que se mesure, en réalité, la solidité de l’écosystème : non pas au nombre de cérémonies, mais à la durée de vie des solutions.