Quand l’eau et l’électricité deviennent des biens de pointe
En Tunisie, l’été 2026 n’a pas seulement pesé sur les factures. Il a aussi rappelé à quel point deux services ordinaires peuvent devenir rares quand la chaleur grimpe, que les réseaux fatiguent et que la demande explose en même temps. Dans plusieurs villes, les habitants ont composé avec des coupures, des livraisons irrégulières et des files d’attente pour l’eau minérale. Dans le même temps, les autorités ont été sommées d’expliquer pourquoi la tension sur les réseaux s’est installée au cœur de la saison la plus sensible de l’année.
Ce n’est pas un épisode isolé. La Tunisie a connu en juillet 2026 une température moyenne nationale de 31,7 °C, soit 3,4 °C au-dessus de la normale, selon l’Institut national de météorologie. Fin août, une nouvelle vague de chaleur a encore poussé le pays vers des niveaux extrêmes, avec des pointes proches de 50 °C dans certaines régions. Dans ce contexte, l’électricité alimente non seulement les foyers, mais aussi les pompes qui distribuent l’eau potable. Quand le courant vacille, la pression retombe vite sur l’ensemble du système.
Un réseau sous pression, entre chaleur, demande et fragilités anciennes
Le pouvoir tunisien a fini par reconnaître publiquement l’ampleur du sujet. Le 27 août 2026, le président Kaïs Saïed a réuni plusieurs ministres et les dirigeants de la STEG, l’entreprise publique de l’électricité et du gaz, ainsi que de la SONEDE, qui gère l’eau potable. Il a évoqué des « actes de sabotage » et des « ennemis de la patrie », une lecture contestée par des syndicats et par des responsables d’entreprises publiques, qui mettent plutôt en avant un réseau vieillissant, des investissements reportés et une demande saisonnière devenue plus lourde.
La STEG a bien publié, à la fin du mois d’août, plusieurs avis de coupures et de perturbations dans différentes régions, dont le Grand Tunis, le centre, le sud et le sud-ouest. Dans le même temps, la SONEDE a signalé le 2 septembre des perturbations d’approvisionnement dans certaines zones du Grand Tunis, de Nabeul et de Zaghouan. Ces annonces confirment qu’il ne s’agissait pas d’un simple inconfort localisé, mais d’une tension touchant plusieurs points du territoire national.
La réponse officielle s’est aussi voulue rassurante. Le 22 août, le président-directeur général de la STEG a expliqué que les coupures ne dépassaient pas une heure et qu’elles étaient liées à une pression exceptionnelle sur le réseau, aggravée par la chaleur et par des capacités d’importation limitées depuis l’Algérie, elle-même touchée par les mêmes conditions climatiques. Mais cette version a été contredite, dans les faits, par des témoignages d’habitants décrivant des interruptions répétées, parfois plus longues, et par les avis diffusés par les services publics eux-mêmes.
Le gouvernement tente depuis de reprendre la main. Début septembre, la présidence du gouvernement a annoncé un paquet de mesures pour sécuriser l’eau potable, améliorer les réseaux, accélérer la détection des fuites et renforcer les investissements. Le texte prévoit aussi des réservoirs de collecte des eaux pluviales dans les nouveaux projets immobiliers et un meilleur recours aux énergies renouvelables pour la production et le transport de l’eau. Cela confirme une chose simple : la crise de l’été a déplacé le débat du court terme vers l’infrastructure et la gouvernance.
Ce que la crise a coûté aux ménages, aux commerces et aux éleveurs
Sur le terrain, la pénurie n’a pas touché tout le monde de la même manière. Dans le Grand Tunis, sur le littoral nord et jusqu’à Sfax, des commerces ont vu leurs stocks d’eau minérale disparaître en quelques heures. La chaleur a fait bondir la demande, que les distributeurs eux-mêmes ont estimée en hausse de 30 % à la mi-août. Les boutiques ont parfois limité le nombre de bouteilles par client, tandis que certains prix ont été relevés au-dessus des tarifs affichés. Ce genre de déséquilibre nourrit presque toujours un marché parallèle, surtout quand l’approvisionnement devient incertain.
Les ménages les plus exposés sont ceux qui peuvent le moins amortir la crise. Dans les quartiers où l’eau courante manque plusieurs heures, il faut aller chercher des packs, attendre des livraisons ou se rabattre sur des sources alternatives. Pour les familles modestes, le surcoût est immédiat. Pour les entreprises familiales, le choc peut être plus lourd encore. Les petits commerces perdent du chiffre d’affaires. Les restaurants et les hôtels voient leur service se compliquer. Et les habitants des logements mal isolés encaissent de plein fouet la chaleur, sans climatiseur de secours ni groupe électrogène.
L’aviculture a aussi subi le contrecoup. À Sfax, où se concentre une part importante de la production nationale de volaille, la chaleur et les coupures ont perturbé l’alimentation, la ventilation et le refroidissement des bâtiments. Un syndicat professionnel a alerté fin août sur une baisse de la production nationale de viande de volaille et sur des pertes dans la chaîne d’abattage. Dans un secteur aussi intégré, une panne électrique ne touche pas seulement un éleveur : elle peut renchérir les œufs, la viande et les intrants pour toute la filière.
La facture sociale reste, elle, difficile à mesurer au jour le jour. Mais les signes de tension sont visibles : colère contre les autorités, soupçon d’abandon, et méfiance à l’égard d’un État qui promet régulièrement des réformes sans empêcher la répétition des mêmes scènes chaque été. En Tunisie, cette défiance compte autant que les mégawatts ou les mètres cubes d’eau. Elle peut aussi peser sur la stabilité politique, dans un pays qui garde en mémoire les mobilisations de 2011 et où les services essentiels restent un marqueur direct de confiance publique.
Un signal tunisien pour tout le Maghreb
La portée de cet épisode dépasse la Tunisie. Dans le Maghreb, les épisodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquents, et la pression sur l’eau devient un sujet régional, pas seulement national. La Tunisie le montre avec une netteté particulière, parce que ses réseaux urbains, son agriculture, son tourisme et son industrie légère reposent sur une même chaîne de ressources fragiles. Quand la climatisation, l’eau potable et la production alimentaire se mettent à dépendre d’une même ligne électrique, la vulnérabilité se diffuse très vite.
La réponse à suivre ne se jouera donc pas seulement dans les déclarations de crise. Elle se mesurera dans la capacité à moderniser la STEG et la SONEDE, à réduire les pertes, à sécuriser les pompages et à mieux anticiper les étés à venir. Pour Tunis, le défi est politique et technique à la fois. Pour la région, il sert de test grandeur nature sur la manière de protéger des services publics essentiels dans un climat plus rude. Et pour l’Afrique du Nord, il rappelle que la résilience ne se décrète pas : elle se construit, réseau après réseau, saison après saison.