Quand l’eau devient un arbitrage quotidien
En Tunisie, l’été 2026 n’a pas seulement apporté de la chaleur. Il a mis sous tension une question très concrète : comment tenir une journée ordinaire quand l’eau manque au robinet, que l’électricité saute et que les chaînes d’approvisionnement se grippent ? Dans plusieurs quartiers urbains comme dans des zones rurales, les ménages ont dû composer avec des coupures, des files d’attente et la course aux bouteilles. Les producteurs, eux, ont vu leurs coûts monter et leurs pertes s’accumuler.
Ce basculement n’est pas anodin. Dans un pays d’Afrique du Nord où l’été accentue chaque fragilité, l’accès à l’eau et à l’énergie n’est plus un sujet technique réservé aux administrations. Il touche directement le travail, la santé, l’alimentation et le prix du quotidien. Il renvoie aussi à un enjeu plus large : la capacité de l’État tunisien à protéger des services essentiels au moment où le climat se durcit.
Un été de chaleur extrême, sur fond de réseau sous pression
Les services météorologiques tunisiens avaient déjà alerté sur un été plus chaud que les normales saisonnières, avec des températures au-dessus des références climatiques sur l’ensemble du pays. En août 2026, le mois s’est révélé exceptionnellement chaud, le plus chaud enregistré depuis 1950 selon le bulletin climatique mensuel de l’Institut national de la météorologie. Dans ce contexte, la demande d’électricité a grimpé avec l’usage massif de la climatisation, tandis que les infrastructures ont été davantage sollicitées.
Le système électrique a alors connu des coupures répétées dans plusieurs régions. Elles ont perturbé l’alimentation en eau, car la production et le pompage dépendent aussi de l’électricité. La Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux, la SONEDE, assume la distribution de l’eau potable sur tout le territoire tunisien. Mais ses marges de manœuvre restent limitées quand la demande explose et que les équipements vieillissent. Les autorités ont bien annoncé un plan de sécurisation de l’eau pour l’été, avec des projets de réhabilitation, de forages, de stations de pompage et de renforcement des réseaux. Le problème est plus profond : il tient au décalage entre les besoins du pays et le rythme des investissements.
Le 27 août 2026, une réunion au palais de Carthage a réuni la cheffe du gouvernement, plusieurs ministres et les responsables de la STEG, l’entreprise publique de l’électricité et du gaz, ainsi que de la SONEDE. Le président Kaïs Saïed y a évoqué des actes de sabotage. Les autorités ont donc choisi de mettre l’accent sur la responsabilité humaine et sécuritaire. Mais sur le terrain, les causes immédiates restaient plus larges : canicule, pointe de consommation, contraintes du réseau, et fragilités accumulées depuis des années.
La filière avicole, première touchée
La crise ne s’est pas limitée aux foyers urbains. Dans le nord et le centre du pays, la filière avicole a subi de plein fouet la combinaison des fortes chaleurs et des coupures d’électricité. Plusieurs éleveurs ont signalé des pertes importantes. Des estimations relayées par des acteurs du secteur évoquent jusqu’à 150 000 à 200 000 volailles mortes dans certaines zones au mois de juillet, notamment à Mahdia. Ces chiffres doivent être lus avec prudence, car ils varient selon les sources et les périodes. En revanche, le constat général est convergent : la chaleur a provoqué un stress thermique massif dans les élevages, aggravé par l’arrêt des ventilateurs, des systèmes de refroidissement et de l’alimentation en eau.
Pour les familles de producteurs, la facture est immédiate. Les pertes d’animaux signifient moins de revenus, mais aussi des coûts supplémentaires pour remettre les exploitations en marche. Pour les marchés urbains, l’effet se propage vite : l’offre se contracte, les prix se tendent et la pression monte sur les ménages. Dans un pays où une grande partie de la consommation alimentaire passe par des circuits sensibles aux variations de production, une panne d’électricité ne reste jamais une panne isolée.
Le tourisme a également ressenti le choc. Les hôtels, restaurants et commerces de bord de mer ont dû composer avec des interruptions qui compliquent l’accueil des visiteurs. Là encore, le problème dépasse la gêne passagère. Il touche l’image de fiabilité d’un secteur stratégique pour les recettes en devises et l’emploi. Quand l’eau manque dans un pays où les services comptent beaucoup, le ralentissement se voit aussitôt dans l’économie formelle comme dans l’informelle.
Un malaise ancien, rendu plus visible par la canicule
La Tunisie ne découvre pas la rareté de l’eau. Le pays est structurellement exposé au stress hydrique, avec des précipitations inégales, une forte pression sur les nappes et des sécheresses récurrentes. Les rapports publics et les partenaires techniques rappellent depuis plusieurs années que les besoins dépassent progressivement les capacités disponibles, surtout quand les températures augmentent. Le pays a déjà engagé des programmes de long terme, avec une stratégie eau à l’horizon 2050 et des plans de modernisation des réseaux. Mais le terrain rappelle chaque été que les calendriers administratifs avancent plus lentement que le climat.
Le débat tunisien porte donc sur une question simple : faut-il continuer à gérer l’urgence au coup par coup, ou accélérer une transformation de fond ? Les autorités annoncent des investissements dans les barrages, les transferts d’eau, les forages profonds, les stations de pompage et l’énergie solaire. Sur le papier, l’orientation est claire. Dans les faits, la mise en œuvre reste inégale, avec des écarts entre le littoral, mieux desservi, et certaines régions de l’intérieur, plus vulnérables.
Pour les ménages, l’inégalité se mesure en heures d’attente, en kilomètres parcourus pour chercher de l’eau, en dépenses imprévues et en fatigue. Pour les petits producteurs, elle se traduit par des pertes de stock, des animaux fragilisés et des investissements à refaire. Pour l’État, elle devient un test de crédibilité. Plus les coupures se répètent, plus la confiance s’érode.
Ce que la Tunisie dit à l’échelle africaine
Le cas tunisien dépasse le seul cadre national. À l’échelle africaine, il illustre une réalité partagée par de nombreux pays : le changement climatique ne se manifeste pas seulement par des moyennes de température, mais par des perturbations très concrètes des services publics. L’eau, l’électricité et l’alimentation forment un même système. Quand l’un vacille, les autres suivent.
La situation tunisienne résonne aussi avec les priorités de l’Union africaine sur l’adaptation climatique, la souveraineté alimentaire et la résilience des infrastructures. Dans toute l’Afrique du Nord, comme dans d’autres régions du continent, la question n’est plus de savoir si les réseaux doivent être renforcés. Elle est de savoir à quelle vitesse, avec quels financements, et selon quelle hiérarchie des priorités. La Tunisie, qui a déjà posé sur la table des investissements lourds dans l’eau et l’énergie, devient un laboratoire des arbitrages à venir.
Le prochain point de vigilance est clair : la traduction concrète des annonces faites pour 2026-2030. Si les projets avancent, ils pourraient réduire la vulnérabilité du pays aux étés extrêmes. S’ils tardent, le scénario de l’été 2026 risque de se répéter, avec la même mécanique : chaleur, tension sur les réseaux, perte de production et colère sociale. En Tunisie, la question de l’eau n’est plus saisonnière. Elle est devenue un marqueur de stabilité nationale.