Une visite d’affaires ne construit pas une usine. Pour la Tanzanie, l’enjeu est de transformer l’intérêt affiché par des entreprises turques en projets financés, capables de créer de la valeur dans le pays et de répondre aux besoins de ses producteurs.

Une relation économique à faire grandir

Les échanges entre la Tanzanie et la Turquie s’inscrivent dans un rapprochement plus large. Lors de la visite de la présidente Samia Suluhu Hassan en Turquie, en avril 2024, les deux pays ont signé six accords et mémorandums. Le commerce bilatéral a atteint 284 millions de dollars en 2024, selon le ministère turc des Affaires étrangères. Ankara indique aussi que les investissements de ses entreprises en Tanzanie avoisinent 40 millions de dollars. Ces chiffres donnent un point de comparaison, mais ne mesurent pas les nouveaux projets évoqués en 2026. Le bilan des relations économiques entre la Turquie et la Tanzanie décrit une relation déjà active, mais encore susceptible de se développer.

Ce rapprochement survient alors que Dodoma cherche à élargir ses partenariats économiques. La Tanzanie appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui coordonne l’intégration économique de plusieurs pays voisins, et à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Ses ports et ses corridors de transport desservent aussi des marchés enclavés de la région. Pour un industriel, investir en Tanzanie peut donc viser plus que le seul marché national.

Le poids de l’industrie renforce cet enjeu. La Banque mondiale estime que l’industrie, construction comprise, représentait 29,8 % du PIB tanzanien en 2025. Cet indicateur ne signifie pas que la seule industrie manufacturière pèse autant : il inclut notamment le bâtiment et les activités extractives. Les données de la Banque mondiale sur la valeur ajoutée de l’industrie permettent de situer l’ambition dans l’économie nationale.

Des pistes d’investissement, pas encore des projets confirmés

Les 15 et 16 octobre 2026, des représentants de l’Association turque des industriels et hommes d’affaires indépendants (MÜSİAD) ont rencontré des responsables tanzaniens à Dar es Salaam. L’Autorité tanzanienne des investissements et des zones économiques spéciales (TISEZA) a présenté à la délégation des possibilités dans la fabrication, l’agriculture et sa transformation, l’énergie, les mines, les infrastructures et la construction. Les discussions ont aussi porté sur les moyens de poursuivre le travail entre les deux parties. Aucun montant d’investissement ni calendrier de réalisation n’a été annoncé dans les comptes rendus consultés. Un compte rendu local des échanges avec MÜSİAD détaille les secteurs proposés.

Ces rencontres s’ajoutent à plusieurs manifestations d’intérêt signalées par l’ambassade de Tanzanie à Ankara. Le 4 août, l’entreprise Doğanlar Agriculture a évoqué la fourniture de machines agricoles, l’appui technologique aux agriculteurs et d’éventuels partenariats public-privé. L’ambassade l’a également invitée à étudier l’installation d’unités d’assemblage en Tanzanie, plutôt que de limiter sa présence à l’exportation d’équipements. Il s’agit à ce stade d’une piste, pas d’une annonce de construction. Le compte rendu de l’ambassade sur les discussions avec Doğanlar Agriculture précise la nature de cet intérêt.

En février, des acteurs turcs du textile avaient, eux aussi, manifesté leur intérêt pour la filière coton et envisagé une visite de travail. En mars, l’ambassade avait rapporté des échanges avec AVES, dans les huiles végétales, et AKSOY Group, dans la construction. Là encore, les informations disponibles décrivent des discussions, sans investissement confirmé. Distinguer une prise de contact d’un engagement financier est essentiel : un projet doit encore trouver son financement, son site, ses partenaires et ses débouchés.

Le défi : ancrer les retombées dans l’économie locale

Les bénéfices potentiels dépendront de la forme des projets. Une unité de transformation agricole peut créer une demande pour les récoltes locales et réduire les pertes après récolte. Une usine d’assemblage peut rapprocher les équipements des agriculteurs, mais son effet dépendra des emplois qualifiés, de la formation et des fournisseurs tanzaniens qu’elle mobilisera. À l’inverse, des importations sans production ni maintenance locale risquent de laisser moins de retombées dans l’économie nationale.

Les effets ne seront pas identiques pour tous. Les entreprises des grandes villes pourraient profiter plus rapidement des contrats et des emplois formels. Les producteurs ruraux, eux, auront intérêt à voir des débouchés réguliers, des prix accessibles et des services de réparation près des zones agricoles. Les petites entreprises tanzaniennes pourront bénéficier de partenariats, à condition d’avoir accès aux appels d’offres, au crédit et aux normes techniques exigées. Ces résultats ne sont pas automatiques : ils dépendront des accords conclus et de leur mise en œuvre.

Le cadre fiscal compte également. Le 4 mai 2026, la Tanzanie et la Turquie ont signé un accord visant à éviter la double imposition et à prévenir l’évasion fiscale sur les revenus. Un tel texte peut clarifier le traitement fiscal d’activités transfrontalières, mais sa signature ne suffit pas à elle seule : son application dépend de son entrée en vigueur. Les détails de l’accord fiscal bilatéral rappellent sa portée économique attendue.

Des annonces aux décisions d’investissement

La Tanzanie a engagé des démarches plus larges pour attirer les capitaux : promotion de zones économiques spéciales, recherche de terrains équipés et simplification annoncée des procédures. TISEZA joue un rôle central dans cette stratégie, en orientant les investisseurs vers les secteurs et les sites disponibles. Pour les entreprises, la qualité des infrastructures, la stabilité des règles et la rapidité des démarches pèseront autant que les incitations fiscales.

La prochaine étape se mesurera donc à des éléments concrets : visites de sites, accords avec des partenaires locaux, financement bouclé, calendrier de travaux et production effective. La Tanzanie entend convertir son emplacement dans l’EAC et la SADC en avantage industriel. Mais pour les travailleurs, les agriculteurs et les entreprises locales, le résultat ne se lira pas dans le nombre de délégations reçues. Il se verra dans les emplois, les contrats et la valeur ajoutée effectivement créés sur place.