À Dar es Salaam, la rue n’a pas besoin d’être bruyante pour inquiéter le pouvoir
En Tanzanie, une date suffit parfois à tendre tout l’espace public. Le 7 juillet, jour du Saba Saba, est devenu un repère politique autant qu’un rendez-vous de mémoire. Cette année encore, la mobilisation annoncée autour de cette journée a été contenue par une forte présence policière, puis suivie d’une vague d’interpellations présentées par l’opposition comme une stratégie d’intimidation.
Le pays n’entre pas dans cette séquence les mains vides. Depuis les violences postélectorales de 2025, la scène politique tanzanienne reste marquée par une crispation durable. Une commission nommée par l’État a conclu en avril 2026 qu’au moins 518 personnes avaient été tuées lors des troubles liés au scrutin du 29 octobre 2025, un bilan repris par plusieurs médias internationaux et tanzaniens. L’opposition, elle, avance un chiffre bien plus élevé.
Des arrestations nées d’un appel à manifester, puis requalifiées en affaires de terrorisme
Selon Chadema, principal parti d’opposition, 61 personnes arrêtées début juillet ont été inculpées de terrorisme ces derniers jours. Le parti affirme qu’elles avaient été arrêtées pour avoir appelé à manifester ou pour avoir participé à une mobilisation prévue le 7 juillet. La même formation dit qu’environ 70 autres personnes interpellées à la même période restent détenues et attendent d’être fixées sur leur sort judiciaire.
La police, pour sa part, avait annoncé le 9 juillet l’arrestation de 130 personnes soupçonnées d’avoir « planifié » des actes criminels ou d’y avoir incité par des messages liés aux protestations. Cette chronologie est importante, car elle montre un glissement progressif : d’abord des interpellations préventives, puis des accusations lourdes, avec un recours au droit antiterroriste pour des faits que l’opposition décrit comme de simples activités politiques.
Chadema rejette catégoriquement cette requalification. Le parti affirme qu’« participer à une manifestation n’est pas un acte de terrorisme » et soutient que les autorités tentent de transformer un droit constitutionnel en infraction pénale. Le chef de file de l’opposition, Tundu Lissu, est lui-même cité dans les mêmes dossiers, selon plusieurs médias, ce qui donne à l’affaire une portée qui dépasse les seuls militants de base.
Le choix du 7 juillet n’était pas anodin. Le Saba Saba renvoie à un jalon de l’histoire politique tanzanienne, lié à la création de la TANU par Julius Nyerere, formation qui a porté l’indépendance du Tanganyika. Dans un pays où la mémoire nationale est fortement structurée par l’héritage de l’indépendance, cette date sert à la fois de symbole civique et de test pour les autorités.
Au-delà du procès, une bataille sur l’espace politique tanzanien
La séquence actuelle s’inscrit dans un durcissement plus large. Le 26 juin, le ministre tanzanien de l’Intérieur a annoncé la suspension des rassemblements politiques à l’échelle nationale, au nom de la sécurité. Des médias tanzaniens ont confirmé que cette décision visait explicitement les activités partisanes et qu’elle avait été présentée comme temporaire, sans horizon clair.
Pour le pouvoir, l’argument central reste l’ordre public. Pour l’opposition et les organisations de défense des droits, la question est tout autre : il s’agit de savoir si la justice pénale peut être utilisée pour dissuader la contestation. Le point sensible n’est pas seulement le nombre de personnes arrêtées. C’est aussi la nature des charges retenues, la durée de la détention préventive et l’absence de bail pour certaines infractions de terrorisme.
Cette tension touche différemment les acteurs du pays. À Dar es Salaam et dans les grandes villes, elle réduit la marge de manœuvre des partis, des avocats et des journalistes. Dans les régions, elle agit surtout comme un signal de dissuasion, dans un contexte où beaucoup de citoyens suivent la politique sans appartenir à des structures partisanes. Pour les commerçants informels, les transporteurs et les petits employeurs, chaque fermeture d’espace public peut aussi signifier moins de circulation, moins de clientèle et davantage d’incertitude.
Le dossier renvoie enfin à un enjeu institutionnel plus large. La Tanzanie occupe une place particulière dans la Communauté d’Afrique de l’Est, dont le siège est à Arusha, et son évolution politique pèse sur l’image régionale d’un espace qui mise sur l’intégration économique et la circulation des personnes. Quand un État membre répond à la contestation par la judiciarisation maximale, le débat dépasse ses frontières : il touche à la crédibilité démocratique de toute la région.
À court terme, le dossier tanzanien restera suspendu à deux fronts. D’un côté, les suites judiciaires des inculpations annoncées début juillet. De l’autre, la gestion politique du souvenir des violences électorales de 2025, dont le bilan officiel de 518 morts a déjà rouvert les plaies sans refermer les soupçons. À Dodoma, capitale politique du pays, le pouvoir affirme défendre la stabilité. L’opposition, elle, dit défendre un droit fondamental. Entre les deux, l’espace civique tanzanien continue de se rétrécir.