Augmenter les recettes de l’État ne suffit pas à faire reculer la pauvreté. En Somalie, l’enjeu est aussi de transformer les revenus publics en écoles, en infrastructures et en emplois accessibles au-delà de Mogadiscio.
Un scénario de réformes budgétaires présenté par la Banque mondiale avance des gains possibles d’ici 2033. Mais ces chiffres décrivent une trajectoire conditionnelle, pas des résultats déjà acquis. Leur réalisation dépendra des choix du gouvernement fédéral, de la coordination avec les États membres et de la façon dont les dépenses seront réparties.
Des projections qui dépendent de la mise en œuvre
Dans son examen des finances publiques somaliennes, la Banque mondiale estime que des réformes pourraient porter les recettes intérieures à un niveau supérieur de six points de PIB. Le scénario ramènerait le taux de pauvreté à 47,2 % en 2033, contre 53,6 % en 2025, puis à environ 30 % en 2046. Ce sont des projections modélisées, non une promesse ni une baisse déjà observée. Le compte rendu des projections de la Banque mondiale en Somalie précise également que les hypothèses reposent sur la mise en œuvre des mesures envisagées.
Le scénario associe une collecte fiscale renforcée à une meilleure gestion des dépenses publiques. Il prévoit aussi davantage d’investissements dans l’éducation et les infrastructures. Selon les estimations rapportées, ces mesures pourraient permettre la création de 54 500 postes d’enseignants d’ici 2033. Elles pourraient également améliorer la qualité ou la productivité d’environ 250 000 emplois à cette échéance, puis de plus de 730 000 d’ici 2046.
La Banque mondiale lie une partie de la baisse projetée de la pauvreté à la progression du revenu par habitant. Son calcul suppose que 70 % de la croissance du PIB par habitant se répercuterait sur la consommation des ménages. Cette hypothèse compte : une croissance économique peut augmenter sans améliorer au même rythme les revenus des familles, notamment si les emplois créés restent peu nombreux ou concentrés dans certains secteurs.
Un point de départ marqué par les écarts
Les données disponibles montrent l’ampleur du défi, mais aussi la nécessité de préciser les indicateurs. La Banque mondiale estime qu’en 2022, 54 % de la population vivait sous le seuil national de pauvreté. L’Office national somalien des statistiques a publié un chiffre de 54,4 % à partir de l’enquête nationale sur les dépenses des ménages. Les années de référence et les arrondis diffèrent légèrement, mais les deux séries décrivent une pauvreté largement répandue. Le profil pauvreté et équité de la Banque mondiale souligne aussi que les taux sont plus élevés dans les zones rurales et parmi les populations nomades. Les résultats de l’enquête de l’Office national somalien des statistiques rappellent le rôle des revenus et de l’accès à l’éducation.
Les effets des réformes ne seraient donc pas uniformes. Dans les villes, l’amélioration des services et l’expansion des emplois formels pourraient toucher les ménages proches des administrations et des marchés. Dans les régions rurales, les revenus dépendent davantage de l’élevage, de l’agriculture et de l’accès à l’eau. Les ménages nomades, eux, restent particulièrement exposés aux pertes de bétail et aux déplacements. Une hausse moyenne du revenu national ne garantit pas, à elle seule, une réduction de ces écarts.
La situation alimentaire rappelle cette vulnérabilité. En 2026, une analyse du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), dispositif international de suivi de l’insécurité alimentaire, a estimé que 6,5 millions de personnes pourraient faire face à une insécurité alimentaire aiguë de niveau « crise » ou pire entre février et mars. La FAO a relayé cette estimation et signalé la dégradation liée à la sécheresse et à la hausse des prix. L’analyse IPC pour la Somalie et le suivi alimentaire de la FAO apportent un recoupement indépendant. Ces chiffres concernent l’urgence alimentaire, distincte de la mesure nationale de la pauvreté.
Le défi institutionnel : collecter, répartir, rendre compte
La hausse des recettes doit s’accompagner de règles crédibles sur leur emploi. Le gouvernement fédéral, les États membres et les administrations locales se partagent les responsabilités, tandis que les besoins de services sont importants dans tout le pays. La Banque mondiale souligne la nécessité d’une meilleure coordination entre ces niveaux. Sans accord sur la répartition des ressources et sur les responsabilités de chacun, une augmentation des recettes centrales ne se traduira pas automatiquement par de meilleurs services dans les régions.
La réforme fiscale pose aussi une question de confiance. Pour être durable, l’élargissement de l’impôt doit aller de pair avec une administration plus efficace et une meilleure traçabilité des dépenses. Les recettes supplémentaires peuvent financer l’éducation, les réseaux de transport ou d’autres services essentiels. Mais leur effet dépendra de la qualité des projets, de leur répartition territoriale et de la capacité à rendre compte de l’utilisation des fonds. Les emplois d’enseignants annoncés dans le scénario, par exemple, devront s’accompagner de financements récurrents et d’un déploiement adapté aux besoins locaux.
Cette équation s’inscrit dans une période où les financements humanitaires diminuent alors que sécheresse, conflits et chocs de prix continuent de fragiliser les moyens de subsistance. Le plan humanitaire des Nations unies pour 2026 estime à 4,8 millions le nombre de personnes ayant besoin d’assistance en Somalie. Ce chiffre, fondé sur une définition des besoins différente de celle des analyses alimentaires, ne se confond pas avec les 6,5 millions exposés à l’insécurité alimentaire aiguë. Le plan humanitaire 2026 des Nations unies précise que la baisse par rapport à l’année précédente reflète notamment des critères d’évaluation plus stricts, et non une amélioration générale des conditions.
Un enjeu somalien, avec des résonances régionales
La Somalie appartient à l’Afrique de l’Est et participe à l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale qui réunit des pays confrontés à des enjeux communs de climat, de mobilité et de sécurité alimentaire. Les chocs liés à la sécheresse et aux marchés dépassent les frontières. Toutefois, la réponse budgétaire reste d’abord nationale : renforcer les institutions, coordonner les administrations et faire parvenir les services aux populations éloignées de Mogadiscio.
La prochaine étape sera de mesurer les décisions prises, plutôt que de traiter les projections comme des acquis. L’évolution des recettes, la part des budgets consacrée à l’éducation et aux infrastructures, ainsi que la répartition des nouveaux emplois permettront d’évaluer les progrès. Pour les ménages somaliens, le test concret sera la possibilité de trouver un travail plus stable, d’accéder à une école de qualité et de mieux résister aux chocs économiques et climatiques. C’est à cette condition que les réformes des finances publiques pourront infléchir durablement la pauvreté.