Une baisse de taxe à la frontière ne remplit pas automatiquement le panier d’un ménage. Au Soudan, où le prix des produits essentiels grimpe et où les circuits commerciaux restent perturbés par la guerre, l’enjeu sera de faire parvenir les denrées jusqu’aux marchés — puis de vérifier si l’allègement se retrouve réellement sur les prix.
Une mesure prise sous pression des prix
Le 26 octobre 2026, le Premier ministre soudanais Kamil Idris a décidé d’exonérer de droits de douane et de taxes, dont la TVA, huit produits alimentaires importés. La liste comprend la farine, les lentilles, le riz, les fèves égyptiennes, les huiles alimentaires, les haricots, les pois chiches et les petits pois. Le gouvernement a annoncé séparément la levée de l’interdiction d’importer certaines denrées et d’autres marchandises. Ces décisions ont été rapportées par l’agence officielle SUNA et publiées par le gouvernement soudanais.
Le détail des produits concernés compte. Les autorités ont annoncé des exemptions pour huit aliments, mais la décision de lever des interdictions d’importation porte sur une liste distincte de marchandises. Sudan Tribune rapporte que le cabinet a ensuite précisé une liste de 44 biens concernés par cette levée, allant de denrées à des produits de consommation et matériaux. Il ne faut donc pas confondre suppression de taxes et autorisation d’importer : les deux mesures n’ont ni le même objet ni nécessairement le même périmètre.
Cette inflexion suit des directives annoncées quelques jours plus tôt par le chef du Conseil de souveraineté, Abdel Fattah al-Burhan. Elles visaient à faciliter l’entrée de produits alimentaires et à alléger les prélèvements. Le changement intervient après des restrictions à l’importation décidées en 2026, que les autorités avaient notamment présentées comme un moyen de soutenir la production locale et de limiter la pression sur la monnaie. La révision des règles traduit ainsi un arbitrage entre protection de l’activité nationale et besoin immédiat d’approvisionnement.
La guerre désorganise production et commerce
Le conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) a éclaté en avril 2023. Depuis, les déplacements de population, l’insécurité et les dégâts aux infrastructures compliquent l’accès aux champs, aux marchés et aux axes de transport. Les effets ne sont pas identiques partout : les possibilités d’acheminement varient selon les régions, tandis que les coûts de transport peuvent alourdir le prix payé par les consommateurs loin des principaux points d’entrée et de commerce.
Les données récentes du Programme alimentaire mondial (PAM) montrent l’ampleur de la pression. Selon son suivi des marchés portant sur août 2026, le panier alimentaire local de référence coûtait en moyenne 3 831 livres soudanaises, soit 13 % de plus qu’en juillet et 94 % de plus qu’un an auparavant. La farine de blé avait augmenté de 68 % sur un an, malgré un léger recul mensuel. Le PAM relève aussi la dépréciation de la livre soudanaise et des perturbations de l’approvisionnement. Ces chiffres décrivent une moyenne nationale : les prix et la disponibilité peuvent différer sensiblement d’un marché à l’autre.
La production intérieure ne suffit pas à neutraliser ces tensions. Dans son point de septembre 2026, la FAO estime les besoins d’importation de céréales pour l’année commerciale 2026 à environ 2,8 millions de tonnes, principalement du blé. L’organisation relève aussi que le conflit a entravé les activités agricoles et que les difficultés d’accès aux intrants pèsent sur la production. En parallèle, l’analyse IPC citée par la FAO projetait 19,5 millions de personnes en situation de crise alimentaire ou pire entre février et mai 2026. Cette période est passée : il s’agit d’une projection pour ces mois, et non d’un bilan actuel.
Le prix final dépendra de toute la chaîne
En supprimant des droits et des taxes à l’importation, le gouvernement cherche à réduire le coût d’entrée de ces aliments et à encourager leur arrivée sur le marché. Mais l’allègement fiscal ne garantit pas, à lui seul, une baisse équivalente en magasin. Le taux de change, le prix du carburant, les frais de transport et les conditions de circulation influencent aussi le coût final. Le suivi des marchés du PAM et celui de l’IFPRI, consacré aux prix et à la disponibilité des produits essentiels, soulignent l’importance de ces facteurs et les différences entre régions.
La mesure peut aussi produire des effets différents selon les acteurs. Les importateurs bénéficient directement d’une baisse des prélèvements sur les produits concernés. Pour les ménages, l’effet dépendra de l’approvisionnement effectif des marchés et de la transmission de ces économies dans les prix de vente. Les producteurs soudanais, eux, pourraient faire face à davantage de concurrence pour certaines denrées. Les autorités devront donc suivre à la fois la disponibilité des produits et les prix, sans présumer que l’un garantit l’autre.
Les nouvelles règles ne règlent pas non plus les obstacles physiques au commerce. La guerre a fragmenté les circuits d’approvisionnement, et une autorisation d’importer ne suffit pas à assurer le transport jusqu’aux régions où les besoins sont les plus importants. Les centres urbains reliés aux axes commerciaux et les zones rurales isolées ne sont pas exposés aux mêmes délais ni aux mêmes coûts. Le résultat dépendra aussi de la capacité des administrations et des douanes à appliquer rapidement les décisions.
Un enjeu national aux résonances régionales
Le dossier dépasse la seule politique fiscale. Le Soudan a repris sa pleine participation à l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique, le 9 février 2026. Après une période de suspension, ce retour a rouvert un cadre de coopération avec les pays voisins. La disponibilité des aliments, les échanges transfrontaliers et les déplacements de population s’inscrivent dans des enjeux régionaux, même si les mesures annoncées restent des décisions nationales.
Pour la suite, trois éléments permettront de juger la portée concrète de ces annonces : l’entrée effective des marchandises, l’évolution des coûts entre les ports, les routes et les marchés intérieurs, et les prix payés par les consommateurs. Le suivi du PAM donne déjà un point de comparaison, tandis que la FAO souligne le poids des importations céréalières dans l’approvisionnement. Tant que la guerre, les contraintes logistiques et la dépréciation monétaire pèseront sur les échanges, une baisse des taxes pourra faciliter l’offre sans suffire à rendre les aliments abordables partout au Soudan.