Une crise qui dépasse la seule sécheresse

En Somalie, la faim ne vient jamais d’une seule cause. Elle avance avec la pluie absente, les prix qui montent, les routes coupées et les financements qui se retirent. Dans les camps de déplacés comme dans les villages pastoraux, la même question revient : comment tenir quand l’eau manque, que le bétail maigrit et que la prochaine aide tarde à arriver ?

Le pays traverse une nouvelle phase de stress humanitaire dans un contexte déjà fragile. La Somalie, membre de l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, cumule depuis des années sécheresses répétées, insécurité et déplacements internes. À Mogadiscio, les autorités somaliennes disent vouloir faire de la réponse à la sécheresse une priorité nationale, tandis que les agences onusiennes et les acteurs humanitaires alertent sur un enchaînement de chocs qui touche surtout le centre et le sud du pays.

Des chiffres lourds, des vies très concrètes

Les dernières projections publiées au premier semestre 2026 sont nettes : environ 6 millions de personnes, soit 31 % de la population analysée, sont passées en insécurité alimentaire aiguë de phase 3 ou plus selon l’IPC, l’outil international de référence qui classe la faim par niveaux de gravité. Parmi elles, 1,9 million relèvent de la phase 4, dite d’urgence. Les mêmes projections estiment qu’environ 1,9 million d’enfants auront besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë en 2026, dont près de 500 000 souffrant de malnutrition aiguë sévère.

À Baidoa, dans l’État du Sud-Ouest, le problème a pris une forme très visible. Les structures soutenues par Médecins sans frontières rapportent une hausse brutale des admissions d’enfants malnutris et de femmes enceintes ou allaitantes. L’organisation dit avoir accueilli, entre janvier et mai 2026, plus de 11 800 enfants dans un seul programme ambulatoire. Elle observe aussi que les familles reviennent souvent au même point de départ : peu de nourriture, peu d’eau potable, et des maladies qui s’ajoutent à la sous-alimentation.

Cette situation ne se limite pas aux centres de soins. Dans les camps de déplacés, les enquêtes de terrain décrivent des files pour l’eau, des repas réduits à un seul par jour et des enfants fragilisés par la rougeole, la diphtérie ou d’autres infections évitables. Les données de l’UNHCR montrent aussi que les mouvements de population restent élevés en 2026, avec plus d’un demi-million de déplacements internes enregistrés au premier trimestre, puis une crise de déplacement fortement tirée par la sécheresse et le conflit au deuxième trimestre.

Quand la météo, la guerre et l’économie se répondent

La sécheresse explique une partie du drame, pas tout. Les pluies insuffisantes sur plusieurs saisons ont réduit les pâturages, vidé les points d’eau et fait chuter les récoltes et les troupeaux. Mais la flambée des prix du carburant et des denrées, ainsi que les effets indirects des tensions au Moyen-Orient sur les marchés, ont alourdi la facture pour les ménages somaliens déjà vulnérables. Dans les zones rurales, cela se traduit par une perte de revenus. Dans les villes, par une alimentation plus chère et une dépendance accrue à l’aide.

L’insécurité complique encore la réponse. Les affrontements localisés et l’insurrection des shebabs entravent l’accès humanitaire, perturbent les marchés et freinent la circulation des biens essentiels. L’IPC souligne que l’insécurité, la sécheresse et les prix élevés se renforcent mutuellement. Les autorités somaliennes, elles, demandent une meilleure coordination entre l’État fédéral, les États fédérés et les partenaires, signe que la réponse dépend autant de la logistique que de la politique.

Le manque d’argent aggrave le tableau. Selon l’IPC, l’aide alimentaire de janvier 2026 n’atteignait qu’environ 17 % des personnes en phase 3 ou plus à ce moment-là. L’UNICEF avertit pour sa part que plus de 200 centres de santé et de nutrition ont fermé, en raison de coupes budgétaires inédites. Dans son appel humanitaire 2026, l’agence prévient aussi que des centaines de milliers d’enfants et de femmes enceintes pourraient perdre l’accès à des soins essentiels si la tendance se poursuit.

Baidoa, Mogadiscio et la portée régionale

Le cas somalien compte au-delà de ses frontières. Dans la Corne de l’Afrique, la Somalie reste l’un des pays les plus exposés aux chocs climatiques, avec des répercussions sur les flux de déplacés, la sécurité alimentaire et les marchés transfrontaliers. L’IGAD, qui regroupe notamment la Somalie, le Kenya, l’Éthiopie, Djibouti, l’Ouganda, le Soudan et le Soudan du Sud, travaille justement sur des mécanismes de résilience, d’alerte précoce et de gestion des sécheresses. Mais la succession des crises montre qu’un système d’alerte n’épuise pas le problème sans financement, accès et stabilité.

La portée est aussi continentale. L’Union africaine suit de près la situation sécuritaire et humanitaire en Somalie, où la mission AUSSOM soutient la stabilisation du pays. En parallèle, l’UA a récemment rappelé, à propos d’El Niño, que les chocs climatiques traversent les frontières et exigent des réponses coordonnées. Pour la Somalie, cela signifie que la crise alimentaire n’est pas un épisode isolé, mais un test pour la capacité africaine à traiter ensemble climat, sécurité et développement.

Ce qui se joue dans les prochains mois est donc clair : si les financements ne remontent pas et si les accès humanitaires ne s’élargissent pas, les chiffres déjà élevés pourraient encore se dégrader. Les pluies à venir, les prix des denrées, l’état des centres de santé et la sécurité dans les zones rurales seront les vrais indicateurs à surveiller. À Mogadiscio comme à Baidoa, la crise somalienne rappelle une évidence souvent négligée : la faim se nourrit toujours d’un enchevêtrement de facteurs, et c’est cet enchevêtrement qu’il faut desserrer.