Quand l’argent existe, mais n’atteint pas les bons maillons

À Kigali, les échanges du Forum africain sur les systèmes alimentaires rappellent une réalité simple : l’Afrique ne manque pas d’idées pour nourrir ses marchés, elle manque encore trop souvent de capitaux bien orientés. Le rendez-vous réunit cette année plus de 5 000 participants venus de plus de 50 pays, autour d’un mot d’ordre clair : investir dans les systèmes agroalimentaires du continent, avec un accent sur le financement, les chaînes de valeur et la résilience.

Le débat n’est pas théorique. Le continent fait face à un écart massif entre les besoins de transformation agricole et les financements réellement disponibles. Un rapport conjoint de la FAO, de la Commission économique pour l’Afrique, du Programme alimentaire mondial et de la Commission de l’Union africaine souligne que la faim progresse depuis huit ans en Afrique, avec 306 millions de personnes sous-alimentées et 892 millions confrontées à une insécurité alimentaire modérée ou grave. Le même document relève aussi 99 opérations de financement mixte dans l’agroalimentaire entre 2020 et 2023, pour 3 milliards de dollars, mais note que beaucoup de ces montages ont surtout bénéficié à de grandes entreprises.

C’est précisément là que se joue l’enjeu : transformer des engagements politiques en crédit concret pour les petites et moyennes entreprises agricoles, celles qui achètent, transforment, stockent, transportent et distribuent la nourriture au quotidien. Le Forum met en avant le financement mixte, c’est-à-dire l’association d’argent public ou concessionnel avec des capitaux privés, pour réduire le risque supporté par les banques commerciales et rendre les projets agricoles plus bancables.

La RDC regarde aussi le rail, les villes et le coût de la vie

Dans ce paysage continental, la République démocratique du Congo apporte un autre exemple de transformation utile : la remise en circulation du train urbain de Kinshasa, après près de 15 ans d’arrêt. Le 30 juin 2026, le président Félix-Antoine Tshisekedi a relancé la liaison de 25 kilomètres entre la Gare centrale et l’aéroport international de N’Djili, à Kinshasa, capitale de la RDC.

Ce retour du rail urbain n’a rien d’anecdotique dans une ville de près de 20 millions d’habitants, souvent paralysée par les embouteillages. L’exécutif congolais présente cette ligne comme une première réponse à trois problèmes très concrets : le désengorgement de la voirie, la stabilité du coût des trajets pour les usagers et la reprise en main du domaine ferroviaire occupé illégalement par endroits. La présidence évoque aussi une réduction annoncée de 20 à 30 minutes sur le trajet entre la Gare centrale et N’Djili.

Sur le fond, la relance du train urbain parle autant de mobilité que d’économie. Pour les travailleurs, elle peut rendre les trajets plus prévisibles. Pour les petits commerçants, elle peut sécuriser les déplacements vers les marchés et les zones d’activité. Pour l’État, elle teste sa capacité à remettre en service une infrastructure publique sans se limiter à l’annonce politique. Dans une métropole où le transport informel reste dominant, la régularité d’un train peut peser sur la journée de milliers de familles.

Ce que cela change pour les Congolais et pour la région

La RDC se trouve à la croisée de deux urgences : nourrir mieux sa population et mieux faire circuler ses habitants, ses marchandises et son activité économique. Dans un pays où l’agriculture occupe encore une place centrale dans les revenus ruraux et l’approvisionnement urbain, le financement des PME agroalimentaires reste décisif. Sans transformation locale, les récoltes se perdent, les prix montent en ville et la valeur ajoutée s’échappe vers d’autres maillons de la chaîne. Le débat de Kigali rejoint donc directement celui de Kinshasa : comment faire en sorte que les promesses d’investissement se traduisent en services, en routes, en rails, en entrepôts et en emplois.

Le sujet touche aussi à la qualité des politiques publiques. Le Forum de Kigali insiste sur la mise en relation entre investisseurs, États et entreprises locales. C’est un point sensible en Afrique centrale, où les projets existent souvent sur le papier mais peinent à franchir la barrière du risque, du coût du crédit et de la faiblesse des garanties. Les dispositifs de partage des risques, les banques de développement et les fonds souverains sont donc au cœur des discussions. À l’échelle du continent, l’enjeu est de savoir si l’argent africain, encore trop souvent placé hors du continent, pourra soutenir davantage les filières locales.

La portée continentale est claire. D’un côté, l’Afrique cherche à financer sa souveraineté alimentaire sans attendre des flux externes toujours plus rares et plus coûteux. De l’autre, des capitales comme Kinshasa montrent qu’une infrastructure de base bien choisie peut réduire la pression urbaine et améliorer la productivité quotidienne. Ces deux dynamiques se répondent. Elles disent la même chose : l’Afrique ne gagnera ni la bataille alimentaire ni celle de la mobilité avec des annonces seules, mais avec des financements capables d’atteindre les petites entreprises, les opérateurs de terrain et les services publics utiles.

Le Forum de Kigali doit encore livrer ses arbitrages politiques et financiers jusqu’au 4 septembre 2026, tandis que Kinshasa devra prouver dans la durée que le train peut circuler régulièrement. C’est là que se mesurera la différence entre un symbole et une politique durable.