En République démocratique du Congo, le dialogue politique ne répond pas à la même question pour tous. Peut-il aider à arrêter les combats, préparer une entente entre acteurs congolais, ou seulement restaurer la confiance dans les institutions ? Les prises de position de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi révèlent un désaccord sur les règles du dialogue, mais aussi sur la place des armes et l’échéance électorale de 2028.
Un processus de paix régional, une crise politique nationale
À l’est du pays, les discussions de Doha réunissent Kinshasa et l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23), dans un processus distinct du dialogue national proposé par le pouvoir. L’accord-cadre signé en novembre 2025 prévoit notamment un mécanisme de libération de prisonniers et un dispositif de surveillance du cessez-le-feu. Il s’inscrit dans un cadre régional soutenu par l’Union africaine et associant la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). L’accord-cadre de Doha pour la paix en RDC distingue donc la négociation sécuritaire du débat politique intérieur.
Cette distinction importe pour les Congolais qui vivent loin de Kinshasa. Dans les zones affectées par les combats, la sécurité et la circulation des personnes sont des urgences quotidiennes. Dans la capitale, l’enjeu porte aussi sur la légitimité des institutions et les règles de succession au pouvoir. Les deux dossiers se croisent, mais aucun dialogue politique ne garantit à lui seul une cessation des hostilités.
Doha reste une option, mais Kabila ne renonce pas à la lutte armée
Dans un entretien réalisé le 23 octobre et diffusé le 27 octobre, Joseph Kabila défend la poursuite des pourparlers de Doha. Il affirme toutefois que cette voie constitue « une option parmi d’autres ». L’ancien président accuse les autorités de ne pas respecter certains engagements, notamment sur les prisonniers et le cessez-le-feu. Il évoque également des attaques de drones et affirme avoir lui-même été visé à Goma. Ces accusations sont les siennes ; elles ne sont pas établies indépendamment par les éléments consultés.
Kabila ne lie pas la poursuite des négociations à un abandon de la lutte armée. Il justifie cette position par ce qu’il décrit comme la fermeture de l’espace politique et le refus du pouvoir d’organiser un dialogue véritable. Ce choix prend un poids particulier depuis le lancement du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politique et militaire qui comprend notamment l’AFC/M23, selon des informations publiées lors de sa création. Cette composition soulève une question concrète : comment maintenir des pourparlers de paix avec des acteurs dont certains sont associés à une nouvelle coalition dirigée par Kabila ?
Félix Tshisekedi rejette cette légitimation du recours aux armes. Le 24 octobre, devant les élus de l’Union sacrée, sa majorité politique, il a condamné la décision de son prédécesseur de combattre le pouvoir qu’il avait autrefois exercé. Il a présenté le rôle de Kabila au sein du FRN comme une manière de donner une apparence congolaise à ce que Kinshasa qualifie d’agression rwandaise. Cette qualification appartient au président et à son gouvernement ; elle ne doit pas être confondue avec une conclusion indépendante sur l’ensemble des responsabilités.
Deux conceptions du dialogue et de la sortie de crise
Kabila réclame une instance indépendante pour conduire un dialogue national, des représentants des principaux courants et des garants chargés de suivre les décisions. Il prend pour référence le dialogue intercongolais engagé après son arrivée au pouvoir en 2001, qui avait accompagné un processus de réunification nationale. Il demande aussi le départ des troupes étrangères, sans présenter, dans cet entretien, de calendrier ni de mécanisme précis.
Tshisekedi attribue au dialogue une fonction différente. « Le dialogue ne mettra pas fin à la guerre », a-t-il déclaré aux élus de sa majorité. Il le présente plutôt comme un moyen de renforcer la cohésion nationale et de recueillir les propositions de la population. Il souhaite des consultations dans les provinces et demande aux élus de faciliter l’expression des habitants sans orienter leurs réponses. Ce format élargirait la discussion au-delà des responsables politiques, mais son indépendance et ses modalités restent des points à préciser.
Les deux hommes se rejoignent donc sur le mot « dialogue », pas sur son mandat. Pour Kabila, il doit permettre une négociation politique et sécuritaire dont les conclusions seraient suivies. Pour Tshisekedi, il ne constitue pas une solution militaire et doit d’abord contribuer à rassembler le pays. Les populations des territoires touchés par les combats risquent toutefois de juger le processus à ses effets sur la sécurité, tandis que les acteurs politiques observeront surtout qui contrôle l’ordre du jour et qui participe.
2028, enjeu de légitimité et de calendrier
L’ancien président conteste la crédibilité des institutions issues des élections de 2023 et doute que le scrutin prévu en 2028 ait lieu. Interrogé sur l’attente de cette échéance, il oppose l’élection à une « révolution », en précisant que ce mot ne signifie pas nécessairement la guerre. Il appelle à transformer le système politique, notamment l’organisation électorale, mais ne détaille ni les étapes ni les garanties d’une telle réforme.
Tshisekedi défend, lui, une révision de la Constitution et nie vouloir s’en servir pour prolonger son mandat. Devant les parlementaires de l’Union sacrée, il a lié son départ en 2028 à la réalisation de ses objectifs et à un éventuel refus populaire d’un changement constitutionnel. Cette déclaration laisse ouverte la question de la procédure et du scénario en cas de désaccord. Elle intervient alors que toute modification des règles du mandat présidentiel nourrit la méfiance de l’opposition.
La Constitution en vigueur limite le président à deux mandats de cinq ans. Ainsi, la discussion ne porte pas seulement sur le texte : elle concerne la confiance dans les institutions chargées de l’interpréter, dans le processus électoral et dans le respect de l’alternance. L’opposition, la majorité et les organisations citoyennes n’évaluent pas nécessairement ces enjeux de la même manière.
La C64 tente d’ouvrir une voie de médiation
Réunie à Rome du 25 au 27 octobre, la Coalition Article 64 (C64) a annoncé vouloir rencontrer séparément Tshisekedi et Kabila afin de discuter des conditions d’un dialogue inclusif. Elle s’oppose à la fois à la conquête du pouvoir par les armes et à une modification constitutionnelle qui permettrait, selon ses membres, de contourner les limites de mandat. Le FRN s’est déclaré prêt à recevoir une délégation, mais aucun calendrier n’a été annoncé dans les informations disponibles.
Cette initiative offre une possibilité de discussion, pas encore une médiation établie. Le test sera de savoir si les rencontres peuvent définir des règles acceptées, inclure des acteurs au-delà des camps politiques et s’articuler avec les efforts régionaux sur l’est du pays. Pour la SADC, l’EAC et l’Union africaine, la stabilité de la RDC concerne aussi les équilibres des Grands Lacs. Pour les Congolais, l’enjeu immédiat reste de voir si les annonces politiques se traduiront par des mécanismes vérifiables : cessez-le-feu respecté, consultations crédibles et calendrier électoral clair.